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Villes, oeuvres de sédimentation collaboratives

Villes, oeuvres de sédimentation collaboratives

La "crise" de l'autorité sur la connaissance est partout.

 

Je trouve intéressant de lire [ici, ici et ici] le point de vue au niveau des communications et de la gouvernance (bien que je le lise aussi dans les médias ou la littérature scientifique). Dans d'autres disciplines traditionnelles, dont font partie l'architecture, l'urbanisme, l'ingénierie, pour ne nommer que celles-là, la crise est similaire; comment justifier sa présence, son travail, son apport, sa plus-value?

 

La vitesse à laquelle circule l'information et son accessibilité quasi universelle démolit littéralement le statut qu’entretenaient les gardiens du savoir, les porteurs et les héritiers des grandes professions.

 

Le pire sentiment peut-être est celui d'être recalé au rang de figure "exécutoire", d'avoir le rôle ou d'être la ressource socio-économique institutionnellement mise en place pour accomplir un dessein (un design au sens large du terme et dans ses nuances anglophones) et d'en porter toute la responsabilité professionnelle, sans pour autant pouvoir en être son auteur entier.

 

C'est comme si le design, la décision ou la solution, étaient en quelque sorte des éléments prédéfinis par le client, les collectivités ou une force quelconque qui ressemblerait à l'expression de l'intelligence collective via les nouvelles technologies et le partage de savoir.

 

C'est l'implosion du soi comme auteur unique, sa désintégration. L'identité propre ou le caractère et le parfum d'un seul esprit penseur est pulvérisé au profit d'une masse et d'un flot de connaissance.

Dans la même veine, j’ai l’impression que nous refusons collectivement de plus en plus l'expression du soi dans l'acte de naissance d'une idée, d'un objet, d'un projet ou d'une initiative. Qui êtes-vous pour vous exprimer ainsi? Pour nous imposer "votre" vision de la chose. "La co-création peut faire mieux".

Et en effet, c'est souvent le cas. En architecture, l’un des exemples les plus éloquents est Frank Gherry, qui soulève les passions - tantôt l’admiration, tantôt l’insulte - dans les commentaires de jeunes générations d'architectes  et de designers ; c’est que ses gestes flamboyants semblent n'être que le produit de son ego, d’une certaine impulsion et d’une vision de l’architecture qui lui soit bien propre et dont il cultive l’exclusivité esthétique. Avec ce qu’il faut de prouesse techniques et de capitaux pour accomplir ce « dessein », il est difficile d’accepter qu’un seul individu puisse en imposer autant par la pratique de sa profession.

 

Pourtant, nul ne peut nier que le Guggenheim à Bilbao est un chef-d'oeuvre. Par contre, les trois tours qu’il s’apprête à signer à Toronto, sont une autre histoire. Voir la page d’Archdaily du 7 juillet 2013.

 

L’omniprésence future de cet acte architectural en plein cœur de la ville lui donne une envergure beaucoup plus dramatique et imposante qu’il est plus difficile d’accepter, venant d’un promoteur et d’un architecte. Sont-ils d’une autre époque? Et si la même signature visuelle était le fruit non pas d’un individu, mais de plusieurs? D’un collectif dont les membres s’éclipseraient au profit du groupe?

 

D'autres pratiques comme Foster+Partners, OMA, MVRDV ont tendance à miser au contraire sur des pratiques collectives plus fortes qui parviennent à accomplir des projets tout aussi recherchés, mais qui ne s’attire pas autant de critique « noir ou blanc ».

 

Mais la question demeure; jusqu'où l'acte collectif doit-il prendre la relève de l'acte d'une intelligence individuelle?

 

C'est peut-être là le nouveau rôle du professionnel, de l'expert ou du spécialiste. Essayer de diriger le navire qui avance maintenant de lui-même.

 

À titre d'exemple, l'initiative IDJCCM menée récemment par la Jeune Chambre de Commerce de Montréal, aura montré comment le leadership et le rôle effacé de l'équipe organisatrice permet de faire sortir plus d'idées venant des membres qu'avec des stratégies traditionnelles de recherche, de compilation et d'analyse de données par un groupe restreint d'individus. Qu’à cela ne tienne, le travail est aussi intense et exigeant de la part de l'équipe que si elle avait dû faire toute la recherche à l’interne et signer ou « sceller » elle-même la synthèse.


[...]

 

 

Relativement à cette prise de contrôle par le nombre, c'est aussi au niveau de l'impact macro-spatial que les transformations se font voir.

 

Si l'on part de la prémisse que les villes sont la sédimentation des sociétés, les mutations profondes des comms et du monde virtuel ont un impact impressionnant sur l'évolution de l'urbanité, en tant que phénomène physique et abstrait, et de son nouveau rôle supra-national.

 

La structuration des macro-groupes, les sociétés, est en profonde mutation. À travers ces phénomènes, c'est également la mutation des institutions qui se produit.

 

Comment justifier un système politique global en occident qui est basé sur l'État-Nation alors que les villes et cités deviennent des entités identitaires de plus en plus fortes que les territoires et les espaces frontaliers gouvernés par des « nations »? New York, Londres et Paris sont des exemples historiques de la dichotomie entre cité et pays, entre les réalités de deux sociétés complémentaires. Mais le phénomène est plus répandu du fait de l’urbanisation grandissante de l’humanité et de la croissance exponentielles des échanges et des communications, les principaux flux économiques qui forment historiquement la genèse des cités.

 

Les maires ces nouveaux rois, peut-on lire, ou le City 600, soit ces villes qui sont les porte-étendards de l'économie mondiale à venir; la mutation urbaine mondiale est non seulement opérée par l'explosion des communications et des nouvelles technologies, mais elle est en train de causer une véritable révolution organisationnelle à tous les niveaux de gouvernance, publique autant que privée, et dans la gestion du territoire et de l’environnement bâti.

 

Notre monde a changé et change toujours grâce à cette révolution technologique et l’augmentation des échanges qu’elle permet ; mais c’est également notre monde physique qui se ne se sédimente plus de la même manière. Quelle relation alors entre la ville, l’environnement naturel et le virtuel? Ce sont des questions que je me pose : sur Percépolis notamment. [voir les images, aussi!]

 

Au niveau de la ville et de notre espace physique, l’abondance et l’accessibilité des communications créent des communautés globales, voire même des sociétés, qui rendent la gouvernance locale tributaire d'un macrocosme indépendant et auto-alimenté par les individus qui le construisent au jour le jour.

 

Et de cette manière, les univers virtuels eux-mêmes, réseaux sociaux, communautés et mondes virtuels, ne sont peut-être pas finalement une création contemporaine en tant que tel, mais plutôt la transformation matérielle et l’expression technique d’une certaine psyché collective qui, du fait de notre nature d’Êtres qui pensent, a toujours bel et bien existé virtuellement, mais sans l’accès et les outils performants que nous possédons aujourd’hui pour la mettre en œuvre de manière démocratique, c’est-à-dire non plus réservée exclusivement aux experts, professionnels et autres gardiens du savoir.  


Olivier Pellerin est architecte. Il se spécialise dans les questions urbaines et territoriales. Il œuvre au sein de l’une des plus importantes pratiques multidisciplinaires au Canada et dirige le « think tank » ID-JCCM de la Jeune Chambre de Commerce de Montréal.

 

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