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Vertige, césures et déchéance: les médias au bord du gouffre

Vertige, césures et déchéance: les médias au bord du gouffre

À la sécurité de l'aéroport en route vers l'Europe, j'ai croisé D., un vétéran et dirigeant de la RTBF - la radio publique belge - comptant parmi les plus respectables de l'univers médiatique francophone.

 

Un homme manifestement passionné par son travail. On le serait à moins.

 

Celui-ci rentrait au pays après avoir passé quelques jours à Montréal pour échanger avec des collègues d’autres médias locaux.

 

En attendant la fouille, je faisais part à D. de notre projet de lancer prochainement une série de courtes capsules audio, témoignages et analyses portant sur des enjeux d'actualité. Cela s'ajoute à notre présence écrite et à nos modestes événements.

 

Le nom que nous donnons à ce projet, cllbr radio, peut faire sourire les vieux routiers. Mais cet exemple n'est que la pointe émergée de l'iceberg néo-médiatique, et du navire qui à toute vitesse se rue vers lui.

 

Jusqu'ici tout va bien.

 

 

Le pente descendante

 

Lors du plus récent colloque du Pôle Médias HEC, Bernard Descôteaux a entamé la journée avec la description de ce "vertige" qui, dit-il, est ressenti par tous les grands patrons de presse. En effet, au sommet de leur gloire, les journaux, télés et radios du monde — francophones ou non — savent où regarder lorsqu'ils regardent l'avenir.

 

Vers le bas.

 

La révolution de l'imprimé — de Gutenberg à l'invention de la presse rotative — s'est déroulée sur plusieurs siècles. La pente, douce, a permis aux scribes et aux moines, de génération en génération, de gérer leur inéluctable déclin. Dans certaines abbayes, on retrouve encore quelques spécimens à l'oeuvre, grands témoins d'un passé révolu.

 

Les médias contemporains, imprimés, télévisés, hertzien, numériques, n'auront pas cette chance. Malgré les épouvantails comme ces produits tablettes dits "numériques" que brandissent ces jours-ci leurs thuriféraires, cette idée du média n'a plus dix ans à vivre.

 

Aux yeux de certains, le panorama qui se dessine aura des allures de Tchernobyl.

 

Mais peut-être pas tant que ça.

 

 

Le grand ménage

 

En fait, contrairement aux nuages sombres que certains nous dépeignent, l'avenir des médias est plutôt radieux. De la même manière qu'un vaste coup de barre dans la musique n'a pas empêché une multitude de nouveaux sons d'émerger, la mort annoncée des médias augure le plus grand bien pour cette industrie gravement malade.

 

À ce titre, les journalistes et leurs directeurs vont effectivement en prendre pour leur compte. Finie la reproduction lasse de communiqués de presse et les articles insipides, sans saveur ; finie l'opinionite aïgue des malfrats et boomers surfant sur trente ans de loyaux services pour justifier leurs âneries séniles. Fini cet âge d'or du vide rémunéré à grands coups de pleines pages publicitaires.

 

La déflagration qui procède au démantèlement des institutions médiatiques — pièce par pièce — ne fera de ravage que précisément là ; dans ces institutions figées sur leurs logiques intenables. Cette coupe à blanc permettra de révéler au monde (enfin!) les innombrables initiatives émergentes, passionnées et passionnantes, ces "nouveaux magazines", indépendants, imprimés ou non, chers au coeur de chercheurs comme Pierre Balloffet et de chroniqueurs comme Louis-Philippe Maurice. Deux commentateurs du monde qui, pourtant, ne se réclament pas du titre de "journaliste".

 

Cette ère qui s'amène, c'est la fin de la complaisance journalistique, qui de manière insidieuse, est devenue la norme.

 

À l'ère où les vinyles et le concert retrouvent leurs lettres de noblesses, les "grands groupes" médiatiques continuent de s'échanger des médias entiers à coups de centaines, formant des amas insipides, sans saveur et sans couleur.

 

Les médias "convergent" dit-on.

 

À quoi bon converger, quand on a plus rien à dire? Avec du recul, il devient clair que la convergence est un faible palliatif pour contrer le mal profond qui affecte le corporatisme journalistique.

 

"Cette ère qui s'amène,

c'est la fin de la complaisance journalistique,

qui de manière insidieuse,

est devenue la norme."

 

 

Six pieds sous terre

 

Ce "fourmillement" d'initiatives montre bien comment la nouvelle génération d'acteurs médiatiques fourbit ses armes. Chroniqueurs du réel qui gagnent quatre fois moins cher, ceux-ci se donnent la peine d'assister aux événements, de poser des questions embêtantes, de tenter de comprendre, de rendre compte, de confronter leurs points de vue.

 

Ils ne sont pas "journalistes", mais biologistes, économistes, technologues, entrepreneurs, professeurs, psychologues, stratèges. Non seulement ils savent écrire, mais en plus, ils savent quelque chose. Voilà en effet une question bien singulière, à l'ère du "statut du journaliste" : en effet, quel est donc ce savoir que détiennent les écriveux réclamant pour eux-mêmes de nouveaux privilèges?

 

Ou au contraire, donnez-leur, leur statut, qu'on sache les reconnaître. Car les nouvelles formes médiatiques ne cherchent plus la même vérité auprès des mêmes personnes. Ils n'assistent pas à des "conférences de presse" pour faire ce copier/coller salvateur de leurs salaires. Le média de demain, ce sont des gens qui bossent ; qui fourmillent de n'avoir pas encore vu la lumière.

 

Tranquillement les vieux médias imprimées s'arrêteront, suivis de peu par leurs nouvelles lubies protonumériques. Lights out. Le soleil se lève sur un nouveau panorama.

 

Comme la dinde qui célèbre la générosité du boucher jusqu'au 1000e jour, avant de se rendre compte soudainement qu'une avalanche de données n'aura servi à rien à garantir l'éternel retour du même, toutes les projections chiffrés des technocrates médiatiques sont basées sur cette attente irrationnelle d'une continuité du même, de l'absence d'un mouvement brusque.

 

Il n'est d'ailleurs pas anecdotique de rappeler que, comme aime l'écrire Bernard Werber, aux catastrophes nucléaires, seules les fourmis survivent. Petites, industrieuses, souterraines.

 

 

Cathédrales de la déchéance

 

Les médias qui naissent ne sont pas repliés sur eux-mêmes, tentant de capturer l'attention, comme un enfant jaloux du dernier jouet acheté par papa à des fins obscures. Ils répondent, confondent, s'ouvrent — ils collaborent, crowdfundent et s'animent par-delà leurs frontières disciplinaires. Ils se trompent, mais leur agilité fait en sorte qu'ils recommencent.

 

Situer — comme le font les médias sociaux et certains groupes de presse — l'annonceur au coeur du modèle médiatique de demain, c'est assassiner le quatrième pouvoir avec cynisme et désolation.

 

Animés d'un strict désir de survie, à défaut d'un sentiment du devoir, les institutions d'hier bâtissent avec acharnement et ce qu'il leur reste de briques et de mortier, des cathédrales aux pieds d'argile.

 

Les médias de demain mettront le contenu de l'avant. They will care, se souciant d'être lus et fréquentés, par-delà l'annonceur, qui prend la place qui lui revient ; un appui, un partenaire, un prosélyte, un lecteur.

 

Jusqu'ici, tout va bien.

 

 

Des césures inapplicables

 

Le principal problème des médias aujourd'hui, ce sont donc les médias eux-mêmes, et la superstructure construite pour l'encadrer. Ces institutions et ces systèmes, qui s'accrochent à une formule révolue de cadrage, de réglementation, de dictature, de monopoles.

 

Pour les nouveaux acteurs médias, les différentes plateformes ne sont pas "fragmentées" les unes par rapport aux autres ; désolante expression employée par certains, témoignant du fossé effarant qui se creuse entre ceux qui croient penser le numérique, et ceux qui le vivent. Penser la télé et la vidéo comme un ensemble nettement distinct de l'imprimé ou de l'audio, voire de l'immersif et du jeu vidéo, relèvera bientôt de l'anachronisme. Tous les matins, au gré de nos feeds et des lettres obsessives auxquelles nous nous abonnons, toutes ces possibilités existent en parallèle, en continu. Consommer du texte ou du son, regarder une vidéo issue de la télé ou non, cela n'importe guère plus. Que le contenu soit bon ! Qu'il nous élève, ou nous amuse, mais surtout, qu'il existe, pluriel, ubiquitaire.

 

C'est un impératif, catégorique.

 

À ce titre, se penser comme un télédiffuseur ou comme un quotidien n'a plus guère de sens. Certes, les rassemblements et les marqueurs de temps ne sont pas morts, mais quand Baumgartner saute de sa nef, c'est sur un iPhone, dans un café à Stockholm, avec une sim à 40 couronnes (6$), qu'on le regarde. Penser l'avenir en fonction de tuyaux ou d'interfaces particulières, voire propriétaires, frise l'absurde. C’est surtout, soit une stratégie réductrice, soit à la limite, un palliatif temporaire.

 

Car ici, tout est quotidien, minute par minute, maintenant, tout à l'heure, hier. Que vous publiiez un livre, ou une nouvelle par jour, ou encore que vous nous fournissiez un feed de nouvelles en continu, remplissant l'air d'une infinie répétition du même comme le font les chaînes dites "d'information" 24 heures, ce monde-là, celui de la consommation individuelle de produits médiatiques, est plat. On passe de l'un à l'autre. On s'arrête à la page qu'on veut, et on va voir ailleurs.

 

S'il persiste des espaces géographiques, ils se confondent comme simple critère, au même titre que les espaces disciplinaires, affectifs, religieux, imaginaires. Vous pouvez lire votre quotidien local, écouter une analyse économique nipponne, et visionner la vidéo d'un crash en Papouasie, sans changer d'écran. La télé, vous dites? Elle n'est ni morte, ni vivante. Elle n'est plus.

 

 

Goodbye, cruel world

 

J'ai quitté D. en lui serrant la main, en lui exprimant mon souhait de le revoir bientôt. L'ancrage qui persistera, après la table rase, c'est cette capacité qu'ont les États à créer des flux médiatiques d'intérêt public. La RTBF, Radio-Canada, la BBC. Certaines de ces institutions, qu'elles soient privées, ou publiques, sont centenaires.

 

Leur décalage est grand d'avec le fourmillement qui gronde, mais une ombrelle les protège, une manne pourrait-on dire, qui les prémunit de devoir trop évoluer. Ceux et celles qui vivent cette réalité sentent bien que cela cloche. Une génération entière a été sacrifiée aux privilèges de l'ancienneté syndicale. Les coupures se font plus importantes, plus fréquentes. Les audiences vacillent, s'interrogent, bougent là où elles peuvent. C'est à se demander si bientôt, ces médias publics seront autre chose que des pièces de musées.

 

Mais la lumière est là, au bout du tunnel. Elle exige de revenir à l'enthousiasme d'avant, des premières années de journalisme passionné, de se battre pour son droit à parler et à exister. Nous avons bâtis des cathédrales dont plus personne ne veut. Revenons au bazar, marchandons.

 

L'information n'est pas une marchandise. Mais n'importe quel artisan qui façonne des heures durant son oeuvre vous dira la même chose. Pourtant, celui-ci, comme celui-là, sont soumis au couperet, que l'oeuvre produite soit désirable, pour l'Autre, sinon au moins, dans l'absolu, esthétiquement, soumis au jugement des esthètes et des philosophes. Mais ces jours-ci, les « médias » ne plaisent plus ni à l’un, ni à l’autre.

 

À la recherche d'un peu d'universalité, nous constaterons peut-être combien la machine s'est emballée, de telle sorte que nous permettions collectivement — socialement et économiquement — à si peu de gens se disant « journalistes » de s'approprier des ressources qui devraient pourtant être destinées à informer, réfléchir, discuter, collaborer.

 

Par la fin de cette ère, c'est l'usurpation du quatrième pouvoir par une poignée d'intéressés qui s'achève.

 

La plus grande inégalité de notre époque n'est peut-être pas économique, mais informationnelle.

 

Jusqu'ici tout va bien.

Mais le plus dur, ce n’est pas la chute. 

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