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Un océan de paroles pour si peu

Un océan de paroles pour si peu

« (…)les moyens de communication deviennent tellement omniprésents et invasifs que nous risquons de devenir des spectateurs de la vie. Des spectateurs progressivement passifs. Au lieu d'être acteurs, auteurs de notre vie. Nous devenons récepteurs et donc uniformisés, dociles, silencieux. » (Frederico Mayor)

 

Nous échangeons beaucoup dans l’espace numérique sur des plateformes diverses et sur des sujets variés. Parce que ces conversations sont accessibles à un grand nombre de personnes, nous croyons confusément que nous nous trouvons dans un espace de parole publique. Chacun tirant ces ficelles au mieux de ces connaissances, les échanges font souvent place à une cacophonie où la pauvreté de ce qui est avancé nous démontre l’absence de pensée critique. Qui parlera le plus fort, qui lancera mieux son sophisme, qui détruira par un contre-exemple tiré de l’extrême prouvera une fois de plus les notions de base de la rhétorique.

 

Avec la mondialisation, les frontières ont été abattues réduisant les distances entre nous à peu de chose. L’espace numérique a décloisonné les peuples, rapproché les groupes et uni les compatriotes. Nous rapprochant, il nous a permis de communiquer aisément. Sur différentes plateformes, par différents médias et pour différentes raisons. Les espaces se multipliant, notre activité en son sein a décuplé, nous projetant encore plus à la face du monde. Ce faisant, nous nous exposons, au sens fort du terme, aux regards des autres reportant le privé à peu de choses. L’enfer devenant de plus en plus les autres, soit disant.

 

Mais cet espace, est-il vraiment public? Les forums où nous nous commettons, ces hastags que nous ajoutons à nos tweets ou à nos statuts, ces commentaires laissés à la suite des articles des grands quotidiens sont des actions posées devant l’autre mais dont la portée tient davantage du petit cercle d’élus. Certes, ils sont conservés dans le grand ordinateur, mais ils ne s’adressent bien souvent qu’à un petit nombre. Souvent, les mêmes. Sous le couvert de la libre expression et de l’exposition devant tous, nous croyons être entendus de tous. Mais le message et le récepteur sont bien minces par rapport à l’effort mis en œuvre pour sa diffusion. Cela n’est pas nouveau, nous nous parlons entre confrères, entre compatriotes, autour de centre d’intérêts communs sur des thèmes qui nous rejoignent et nous rallient. C’est ainsi que les clans se forment et c’est aussi ainsi que le dialogue entre eux est rare, voire inexistant. L’éloignement dans la parole se faisant sentir comme un éternel silence ou dans sa forme la plus primaire ; un dialogue de sourds.

 

De par la position que nous occupons dans la parole dans le numérique, reliés ensemble par nos intérêts privés et professionnels bien souvent, Hannah Arendt avance que nous ne sortons jamais de l’espace privé ; fournissant à l’autre qu’une facette unidimensionnelle de ce que nous sommes. Qu’y aurait-il d’autre à partager si ce n’est nos intérêts pour le sport, l’astronomie, la littérature ou encore les derniers résultats Olympiques? Rien, si ce n’est notre travail, cette occupation qui prend une large part de notre vie quotidienne. Et c’est souvent par l’activité qu’on occupe qu’on croit être dans l’espace public, reléguant le privé à notre habitat.

 

Arendt fait ressortir, à juste titre, que le travail sert expressément notre survie, ce qui est de l’ordre du privé, de l’activité intime. Ce n’est pas parce que nous entrons en contact avec des gens toute la journée que nous sommes dans l’espace public. L’espace est commun et partagé par la parole, mais aucune de nos occupations n’œuvre directement dans et pour l’espace public. Cet espace est réservé pour une activité simple mais ardue que nous avons reléguée aux oubliettes ou laissée entre les mains de nos représentants politiques: le dialogue.

 

L’espace public est effectif selon Arendt uniquement lorsqu’il est le théâtre de notre nature véritable, soit un être libre et rationnel. Cela est rendu possible concrètement que lorsqu’il y a un réel échange d’idées entre deux pensées (dia-logos). Ce n’est que dans ces conditions que l’homme est libre, usant au mieux de sa pensée au service de tous. Ne cherchant pas à vouloir obtenir plus que l’autre, tous les participants sont tendus vers le même but, ce pourquoi ils sont ensemble: le bien commun.

 

Dans nos espaces actuels de parole, nous passons littéralement à côté de notre liberté en prenant part à des discussions sur des enjeux de société dans une futilité perpétuelle se nourrissant des conditions dans lesquelles elle s’enracine. Au lieu d’être acteur dans la sphère publique, nous préférons nous déresponsabiliser de notre rôle de citoyen en le réduisant à son plus simple dénominateur; le droit de vote. Et encore, faut-il l’exercer…

 

Cet espace qu’est le numérique n’est donc pas investi par nous tous pour ce que nous avons en commun, soit notre humanité. Sous le couvert de la parole, nous croyons agir dans l’espace public alors que nous n’avons que faire de l’autre qui nous fait face. Le désinvestissement citoyen prend naissance dans le non-respect patent qui découle de ces échanges. Nous nous divertissons, échappant momentanément à notre condition tout en nous déresponsabilisant de notre implication envers nos concitoyens, soit envers nous tous.

 

Pour qu’advienne un espace public au sein même de cette parole, la question du lieu de rencontre est importante et ce qui est bien, c’est que nous avons le choix. Mais ce qui manque cruellement à la prise en forme du dialogue dans un espace public, c’est le temps. Nous ne pouvons ancrer l’espace public dans le numérique, car le temps est y réduit à néant – l’instant n’est pas du temps. Or, le dialogue comme signe par excellence de la pensée y prend naissance et s’y développe. Il prend forme par le temps dans un passé qui dure, dans un présent toujours changeant et dans un futur qui n’est pas encore. Par la mémorisation externe, le numérique nous prive du passé et, conséquemment, cela nous empêche d’accéder au futur qui est le terreau de la prise d’action, résultat du dialogue.

 

Pour qu’il y ait possibilité de dialogue, il faut nous trouver un lieu et du temps pour penser ensemble à une volonté commune et à des projets communs. Ces espaces demeurant les porte-étendards d’une pensée asservie aux intérêts personnels, tout cela nous amène progressivement mais inéluctablement vers la perte de la voix de la communauté, et de la voie politique.

 


Images : Man Cutting Puppet Strings (Rob Colvin). Dialogue from DNA (Chiharu Shiota).

 

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