Imprimer
/ Idées

Un certain savoir et non un savoir certain

Un certain savoir et non un savoir certain

« Beaucoup de choses ont lieu,

très peu sont à l’oeuvre,

et pourtant, malgré l’intense brouillage social,

des angles nouveaux se font jour. »

- Philippe Sollers, Trésor d’amour

 

La connaissance sera la valeur du XXIe siècle. Le multi-média, la toile puis le web nous ont amené à croire à ce nouveau paradigme (ding!). Gestion des connaissances, économie du savoir et tout ce qui gravite autour sont des réalités qui, si elles n’ont pas fait leur entrée dans votre quotidien, sauront le faire incessamment.

 

La « nouvelle transmission » du savoir, aussi nouvelle que la roue, ne réinvente pas le fond, soit l’éducation. Les enclaves doivent disparaître, le flot de connaissances devant être continu. Notre accès à l’entièreté du savoir pour être plus efficients, générateurs de revenus et de bénéfices marginaux. Jusque là, aucun changement à l’horizon, le moyen demeurant toujours la fin; on éduque pour la valeur qu’elle nous rapporte sans perdre de vue le pouvoir qu’elle peut nous permettre d’atteindre. Nous sommes à des années lumières de l’idéal humaniste voulant que la quête de savoir libère les peuples et l’individu en particulier.

 

Dans une économie de savoir en plein foisonnement, rien n’a été laissé au hasard, soit à ce qui arrive rarement. Le savoir permettant le pouvoir, l’individualisme caractéristique d’une économie en pleine déchéance perpétue ses mécanismes, selon Douglas Rushkoff, afin de soutirer la meilleure part du gâteau, soit les revenus, oubliant l’enjeu humain qui est pourtant au coeur de ladite nouvelle économie (voir aussi > YouTube). Pour créer de la valeur, une réelle valeur, Rushkoff nous demande, avec raison, de remettre l’humanité au centre de la quête de savoir décloisonné afin que nous ne devenions pas au service de la machine, mais bien que cette dernière reste à notre service. Pour ce faire, nous devons retourner aux distinctions profondes de la connaissance afin de déterminer ce qu’il nous manque pour la réalisation globale de l’économie du savoir. Et qui de mieux qu’Aristote pour nous guider dans notre quête.

 

Du savoir à l'éthique

 

L’éthique, c’est l’action à poser dans la contingence, dans des circonstances toujours autres. Selon Aristote, ce n’est plus faire ce qui serait bon, mais bien faire ce qui serait le meilleur dans la mesure du possible. Cela concerne celui qui agit avec une habitude morale et quelqu’un qui peut réfléchir sur ce qu’il fait. Aristote le nomme le prudent, celui qui sait par son expérience et qui saura délibérer. La prudence n’est pas un savoir sur les choses nécessaires, soit la sophia, et elle ne relève pas d’une conception absolue du bien. Elle permet de fonder la délibération qui amènera l’individu à choisir et à poser le meilleur acte possible dans les circonstances dans lesquelles il se trouve. Selon Aristote, même si on connaissait le Bien, l’homme pourrait ne pas agir en ce sens. A l’opposé de Platon et Socrate, le savoir ne garantit en rien l’action qui sera posée. L’expérience le démontre bien, un individu peut être un excellent théoricien, il pourra être ignoble, rustre, asocial et/ou vulgaire. Le savoir théorique ne garantit pas la conduite éthique.

 

L’éthique est un faire, un agir, et la pratique du bien est différente de son savoir et d’une simple technique. Ne pouvant pas s’exercer seule, elle doit certes prendre racine dans la connaissance, mais elle doit surtout devenir une habitude, soit dans la mise en action répétée. Puisque l’expérience d’un seul homme ne peut contenir tous les cas de figures permettant de résoudre le choix éthique qui nous permettra d’agir au meilleur de notre connaissance, la prudence est beaucoup plus un dialogue silencieux avec soi, nous permettant de réaliser au mieux notre choix et de poser le meilleur acte possible dans les circonstances.

 

La prudence ne permettra pas de découvrir sans l’ombre d’un doute la meilleure action à faire, elle nous amène à déterminer le critère sur lequel nous devons nous baser pour mieux choisir l’action. La morale devient alors ce que l’homme peut réellement faire de mieux dans la contingence, cette dureté du réel. Le prudent, celui qui sait, sait aussi à quel moment il doit agir.

 

Efficacité et délibération

 

Nous avons omis dans notre économie du savoir la partie la plus importante qui soit; c’est à dire notre rapport à l’autre et à son savoir justement. Voyant les frontières disparaître, voyant le potentiel réel de prise de pouvoir, nous avons confondu bien aveuglément le savoir et le savoir éthique. Parler d’éthique en 2014 et d’éducation éthique surtout, c’est en revenir à parler de règles, de lois, de normes et omettre bien souvent la dimension de la réflexion qui la sous-tend. De ce fait, nous acceptons des lois sans trop y voir clair, prétextant le manque de temps d’espace pour y réfléchir.

 

Nous sommes à la recherche de nouveaux dogmes qui nous permettront de répondre rapidement, clairement et efficacement à toutes problématiques oubliant que l’éthique est, selon les anciens, un aménagement de notre vie, par la délibération et les choix que nous ferons. L’humanité étant à créer, nous voudrions à tort détenir une réponse claire et définitive pour tout sans effort, sans remord et sans regret. C’est, du coup, omettre le défi de notre existence préférant l’agir automatique à celui humain; le programme au sens fort à la réflexion; les circuits machinistes à l’humanité organique. Bref, nous sommes déjà au service de la machine y voyant là notre idéal sous prétexte de rigueur, de droiture et d’impossibilité à l’erreur. Or, le beau en notre nature n’est-ce pas son imperfection (ce qui n’est pas complet, ce qui n’est pas achevé); cela même qui nous permet d’agir librement?!


Image: Les Sarmenteuses, 2011 -- Nastasja Duthois

comments powered by Disqus