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Tout est beau

Tout est beau

Vendredi 30 janvier, Creative Mornings Montréal se produisait à nouveau chez Cossette, mettant en scène l'artiste-peintre, auteure-compositeure-interprète Laurence Nerbonne. 

 

Nous avions choisi Laurence pour nous parler de laideur. 

 

En fait, parler du laid, c'est parler du beau, et tout en cherchant à éviter un débat philosophique trop abstrait sur l'esthétique, force est d'admettre que le sujet s'enfonce sinon dans des banalités très convenues, des généralités. Beaucoup d'encre coule, des documentaires sont réalisés. 

 

Beaucoup de bruit pour rien, écrivait Shakespeare.

 

Pourtant, on constate que le culte du beau, l'objectivisation de la femme, et dans certains discours, "l'eugénisme doux", sont autant d'abîmes au sein desquels il est facile de sombrer. Comme une inclination naturelle, notre répulsion face à l'Autre est irréfléchie, spontanée, atavique. Cela ne justifie pas moralement les dérives. Mais tristement, nous y revenons sans cesse, insidieusement. 

 

Peu de thèmes sont soumis aussi fortement au clivage entre une unanimité privée et tabou public. 

 

Systématiquement, la beauté s'enseigne. Elle est objet de connaissance. Toute notre enfance, on nous désigne les banlieues, infinies reproduction du même, en nous disant "ceci est laid". Le 10-30. L'UQAM. L'échangeur Turcot. Bientôt, à Montréal, le 15-40. On n'arrête pas le progrès. 

 

On produit des oeuvres tirées de contes populaires, comme la Belle et la Bête, on réécrit Frankenstein, on incarne Quasimodo, au théâtre, à l'opéra. Tous ces personnages ont été inventés afin de nous inculquer les notions du Beau et du Laid, sans appel. 

 

La beauté est aussi théorique ; elle fait système. Ici, c'est Laurence Nerbonne la violoniste qui parle, et invoque le triton, une forme musicale composée de trois sons dissonants qui sont intégrés aux pièces comme une forme relativement ingrate, devant être résolue. C'est une "laideur temporaire", qui justifie pourtant le sentiment d'extase que nous vivons lorsque la résolution tonale survient enfin. Au Moyen Âge, le triton était désigné comme diabolos in musica, le diable dans la musique. Cela est à la fois "étrange, bizarre, grandiose", nous dit la conférencière. 

 

Et singulier, surtout, car la beauté est enfin objet de commerce entre les Hommes. Du portrait de Dorian Gray aux rutilantes Ferrari, de l'objet d'art aux grandes marques du luxe, la beauté se transige, s'approprie. Le packaging, le marketing, l'aménagement des boutiques, la chirurgie plastique ; tout, autour de nous, semble chercher à s'approcher de la perfection à grands coups de dollars, le plus souvent empruntés. 

 

Et pourtant.

 

Des failles émergent dans le système du beau. On payera une prime, à la recherche du singulier, de l'original. La célèbre photographe Diane Arbus a dédié sa vie à la mise en valeur des singularités humaines, alors que, plus près de nous, des musiciens comme Die Antwoord rivalisent d'imagination pour mettre en scène l'inédit, le non-conforme, conventions de laideur qui pourtant, trouvent une certaine beauté. 

 

"Tout est beau", dit-on parfois. Jusqu'ici tout va bien. 

 

Mais si cela est vrai, nous arriverait-il de dire que "tout est laid"? 

 

 

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Photo: Frederic Guarino.

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