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Tout coule

Tout coule

« Raisin vert, raisin mûr, raisin sec; autant de changements, qui ne font point que la chose ne soit plus, mais qui font qu’elle devient ce qu’elle n’est pas actuellement. » (Marc-Aurèle, Pensées, XI, XXXV)

 

« Panta rhei », tout coule, disait Héraclite à la face de ceux qui croyaient à l’unité dans le monde sensible, à sa permanence, à son immobilisme. Le passage du temps, l’érosion, les saisons sont tant d’exemples qui devraient nous faire saisir dans notre moelle que rien n’est fixe, que tout coule. Incluant nous-mêmes.

 

Aveuglés bien malgré nous à cette réalité, nous déambulons dans cet ici-bas avec des certitudes qui n’ont rien de ferme, de principes qui n’en sont pas. On n’y peut rien, notre esprit nous mène en bateau voyant ce qui n’existe pas. Il voit l’unité, la continuité, l’ensemble, le tout dans ce qui dépérit. Niant ce qui est en train de nier l’existence-même de la chose. Qu’il soit personnel, organisationnel, municipal ou politique, le changement est le fondement même de la vitalité de l’organisme. Sans lui, c’est la mort, c’est la fin. Un souffle nouveau démontre donc en creux que l’organisme n’est pas mort. La pensée elle-même vit de sa constante transformation. Elle meurt, en ce sens, lorsqu’elle est figée dans ses préjugés, ses opinions, bref dans son ignorance.

 

Cela dit, une question demeure, celle de l’unité (l’identité) d’une chose alors qu’elle est en changement perpétuel. Héraclite résumera la chose dans l’un de ses célèbres fragments: « On ne peut pas se baigner deux fois dans le même fleuve. » Nous qui voulons simplement nous baigner, nous ne pourrions pas nous baigner calmement, car le fleuve dans lequel nous entrons change constamment. En clair, Héraclite nous demande où nous pouvons prendre l’identité de ce fleuve-ci si toute l’eau qui y coule est continuellement nouvelle, si son lit se transforme au passage de cette eau et si ses rives s’érodent petit à petit? Les plus rapides répondront que c’est une convention, nous avons choisi de le nommer ainsi pour le différencier des autres fleuves. Mais cela ne répond en rien à la question… Et nous, ce pauvre baigneur qui souhaite tant se rafraîchir, le temps faisant son oeuvre nous vieillit de plus en plus à chaque instant, notre pensée qui elle aussi est en changement, nous voilà tout aussi en changement que ledit fleuve. Alors, qu’est-ce qui nous permet de dire ceci est le fleuve St-Laurent et que je suis? Où se trouve l’identité, l’unité?

 

Je ne vous donnerai pas la réponse tout de suite, cet exercice philosophique est formateur pour la réflexion. J’ai moi-même été face à ce problème jadis et croyez-moi, j’étais la première à hurler devant mon incapacité à trouver la réponse. Elle saura venir, elle saura se montrer à vous.

 

Pour vous aider dans la réflexion, j’aimerais, si cela vous intéresse, que nous réfléchissions ensemble à cette question du changement perpétuel dans l’horizon qu’a entrouvert jevoismtl. En fait, quoi de mieux pour réfléchir sur l’identité que de parler de ces villes qui semblent vouloir changer.

 

Quelle est l’identité de Montréal? A quoi la reconnaît-on? Que voulons-nous perpétuer dans le giron des engagements pris lors d’une telle journée? Ce sont là des questions qui, selon moi, sont demeurées entières à la suite de l’événement. Plusieurs engagements ont été pris pour revitaliser la ville et il y a fort à parier qu’ils se réaliseront, mais y reconnaît-on là la ville de Montréal, y voyons-nous là son identité? Au-delà de ce qu’elle est devenue à la suite des scandales que l’on connaît, que souhaitez-vous voir se perpétuer pour la ville? Lors de l’événement lundi dernier, nous avons tous plus ou moins répondu à la question, est-ce que cette position demeure dans vos actions quotidiennes?

 

Je vous l’annonce d’emblée, mon prochain billet traitera de l’identité dans le changement et de continuité, puisqu’il est faux de croire que la permanence dans le réel est source d’identité. C’est le changement qui est la réalité. Et nous allons penser le changement pour le bien de la ville, n’est-ce pas un beau programme?! On peut y voir là mon engagement personnel face à ma nouvelle communauté, étant montréalaise depuis peu.


[Lire l’article précédent de Joëlle Tremblay].

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