Imprimer
/ Essai

Time out: l'impression d'être ailleurs

Time out: l'impression d'être ailleurs

Quand j’ai lu le très beau et profond article de Joëlle Tremblay dans ces colonnes sur le temps et ce qu’on en fait, une phrase m’a allumée :

 

« Le réel nous est si commun

qu’il nous est difficile d’en parler.

Rien de plus exigeant que de transposer

en mots ce que l’on pense connaître. » 

 

J’ai parfois moi-même l’impression de ne pas pouvoir m’arrêter, de ne plus avoir le temps de contempler le réel, mon réel et encore moins le temps de me pencher, de m’interroger sur cet instant. Pourquoi ? A cause de ma vie virtuelle.

 

Les films Matrix (des frères Wachovsky 1998), Existenz (de David Cronenberg 1999) ou encore Avalon (de Mamoru Oshii 2001) imaginent le virtuel comme une réalité alternative, un autre monde n’ayant aucune composante réelle. Et si en fait, le virtuel était moins une plongée dans un autre monde, qu’une extension dématérialisée de celui que nous connaissons et de sa temporalité ?

 

On dit toujours que le temps est insaisissable, Joëlle Tremblay encore en parle mieux que moi: « À travers les âges, nous n’avons pas changé de posture face à la fuite constante du temps. Nous tentons avec les moyens mis à notre disposition de le capter pensant bien naïvement que nous allons le retenir. »

 

Moi-même je passe mon temps sur des espaces virtuels, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, à l’heure de Paris ou de Montréal la plupart du temps. Mais je n’ai pas l’impression d’être ailleurs.

 

Le temps est une invention humaine

 

Le temps n’existe pas. La matérialité du temps est une invention humaine. Une seconde, pour tout humain peut se représenter matériellement par une aiguille qui bouge ou un chiffre qui change. C’est réel, c’est matériel.

 

 

Pourtant, pendant qu’on tente de matérialiser le temps, toujours de façon plus précise ou inventive, notre action et même nos productions, elles, sont de plus en plus immatérielles.

 

L’inconvénient avec la technologie, c’est que l’on s’en sert sans forcément appréhender toutes ses conséquences. Quand on clique sur notre souris ou sur le bouton de notre iPod, on ne se rend pas forcément compte des claques que prennent nos (très ?) anciennes habitudes de consommateurs.

 

La toile propose sous forme de flux dématérialisé, (c’est là toute sa force) la quasi totalité du savoir (et des délires) humains.

 

Un quotidien de plus en plus dématérialisé

 

Ainsi, depuis son origine, le numérique dématérialise. La photographie en est un bel exemple. La plupart de nos albums photo sont aujourd’hui immatériels. On fait des diaporamas, on les met même en ligne sur les réseaux sociaux mais plus grand monde ne les « matérialise », pour les voir « en vrai ». On préfère les avoir sous la souris plutôt que sous la main…

 

Petite question : sous quelle forme écoutez-vous votre musique préférée ? Si vous répondez des CD, c’est que, soit vous n’en avez pas beaucoup, soit vous faites partie d’une espèce en voie de disparition. Très logiquement, surtout si vous en avez les moyens, vous avez une bonne partie de votre discothèque sur votre ordinateur. Imaginez, depuis sa création, iTunes Store, le magasin numérique d’Apple, atteint 25 milliards de téléchargements de musique*.

 

Conséquence ? Élémentaire mon cher Watson, vous avez beaucoup plus de place sur vos étagères, car le mp3 compresse autant la musique que l’espace. Aujourd’hui la musique ne consomme plus d’espace physique, elle occupe des giga octets qui, eux, ne risquent pas de faire de l’ombre à votre collection de Boule et Bill.

 

Les partys et les soirées ont beaucoup changé et n’obéissent plus du tout aux mêmes rituels. Pour mettre l’ambiance, soit on branche son baladeur mp3 ou son téléphone intelligent, soit on diffuse en streaming.

 

Paradoxalement, en évoluant vers le numérique, la musique est revenue à son état originel, immatériel, multi-supports pour redevenir du son, rien que du son.

 

Le dernier album de U2 a d’ailleurs été intégré au nouveau système d’exploitation d’Apple, iOS 8 comme si s’agissait d’un simple programme… avec les conséquences qu’on connaît !

 

C’est donc très logiquement que l’industrie phonographique traditionnelle s’effondre, quand les concerts, les lives affichent complets des mois à l’avance même si le prix des tickets lui, explose.

 

Des innovations telles que le podcast, la V.O.D ou le streaming repoussent de nouvelles frontières en s’attaquant à l’image. Ces nouveautés concernent la consommation à la fois du son et de l’image et deviennent de nouveaux standards de consommation.

 

Parallèlement, le matériel évolue et aux journaux digitaux (qu’on peut lire sur une liseuse numérique) s’ajoute la lecture en temps réel sur une simple feuille de papier électronique. En Asie du Sud Est, on produit déjà des terminaux sur lesquels les pages des journaux s’affichent sur une feuille de plastique souple, transparente et transportable (c’est déjà le cas de la Une du Financial Times) avec le rendu final d’un magazine papier, le tout pour un prix compétitif: 10€ pour une feuille de e-paper au format A5.

 

Limitless

 

Que ce soit en ligne ou via des applications, on assiste donc à une reproduction de notre réalité quotidienne : TV, livre, journal, musique… en version dématérialisée. On écoute, on regarde, on lit, bref on consomme son information préférée indépendamment de son heure de diffusion (on consomme un podcast ou un videocast quand on veut) ou de son lieu d’émission (dès que son terminal de réception le permet).

 

En cela le virtuel est moins cet ailleurs idyllique que chacun se crée, qu’un monde identique au nôtre auquel on aura retiré deux dimensions qui jusque-là réduisaient notre champ d’action : l’espace et le temps. C’est ce qui, le plus souvent, nous fait croire que le virtuel est cet « ailleurs », il est dématérialisé et détemporalisé, pourtant nous, nous continuons d’exister, en lieu et en temps.

 

comments powered by Disqus