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SXSWedu Part III: Comprendre, c’est créer

SXSWedu Part III: Comprendre, c’est créer

À la question, « la créativité s’apprend-t-elle ? », j’ai l’habitude de répondre que non, elle ne s’apprend pas, mais elle peut se comprendre. Comprendre, dans le sens de prendre avec soi, de se saisir de, d’appréhender.

 

En développer, donc, une « intelligence ».

 

Le terme  intelligence a deux sens, en français comme en anglais. Il peut tout d’abord désigner la compréhension d’une personne, d’une situation ou d’un objet, « avoir une bonne intelligence de sa position de marché ». C’est l’acception la plus usuelle, mais ce n’est pas la seule. Le terme est aussi synonyme de complicité, de connivence, « être en bonne intelligence » avec une personne. Si, en gestion, nous n’avons guère de difficulté avec le verbe avoir, le verbe être nous est moins commode. Hors, comprendre la créativité, c’est précisément se placer au cœur de ce double sens.

 

 

Expériences et vues de l’esprit

 

En matière créative, comptent et la quantité (l’accumulation des matériaux acquis) et la qualité (l’art combinatoire, celui de l’inédit, à la fois dé-constructif et re-constructif de ceux-ci).

 

Enseignant la créativité depuis quelques années, ce que j’ai ainsi progressivement réalisé, c’est que considérer celle-ci comme un « objet d’apprentissage » condamne presque inévitablement à l’échec. Ou, du moins, à beaucoup de frustrations. La réduire à cet objet, c’est en effet, inévitablement, la projeter hors de soi.

 

 

 

On peut bien sûr, en entreprise, à l’université, à l’école, par un exercice classique d’enseignement, permettre à tout un chacun d’engranger certaines vues à propos de la créativité, de construire un discours sur la pensée et l’agir créatif, mais on ne peut « comprendre » ces vues ainsi, c’est à dire que l’on ne peut les « faire siens ». En définitive, on ne les connaît pas, car on ne les expérimente pas. La créativité demeure alors l’objet d’une pensée inerte, reproductive, et non une « réalisation » intime, une posture singulière ouvrant à une pensée alerte et productive.

 

Au delà de l’importance d’une expérience intime et engagée, qui seule semble permettre de vraiment comprendre pour l’adopter cette posture du créant, il y a une coïncidence frappante entre l’exercice d’apprendre pour comprendre et celui de créativité. La meilleure définition que je connaisse de ce que l’on nomme aujourd’hui créativité est, sur un plan métaphorique, de voir en celle-ci une forme de contraction du temps. En effet, contrairement à une idée souvent répandue, considérer qu’un être ou qu’un système, quel qu’il soit, puisse demeurer identique, toujours semblable à lui même, est une vue de l’esprit sans correspondant réel.

 

 

"La créativité demeure alors l’objet d’une pensée inerte,

reproductive, et non une « réalisation » intime,

une posture singulière ouvrant à

une pensée alerte et productive."

 

 

Tout être, tout système évolue. Tout change tout se modifie, toujours et constamment. La créativité peut alors être imagée comme un resserrement ou une contraction dans le temps de ce processus évolutif. Une contraction guidée, parce que, de nos jours, on accorde en effet à la créativité une valeur. Ce que l’on nomme créativité  est donc aussi associé à une aspiration. Il s’agit de modifier, d’évoluer, de changer pour le mieux.

 

 

Parenthèses ouvertes

 

Si le temps ainsi guidé est la matière première de la créativité, se pose bientôt aussi les questions de la vitesse, du lieu, du moment, de la densité, de l’efficacité relative de la démarche créative. Il est saisissant de constater combien les mêmes questions se posent en termes d’apprentissage. En tant qu’enseignant, lorsque je parviens à atteindre ce moment où comprendre se produit, je me rends compte que c’est bien une création qui a alors lieu d’où personne ne sort indemne, ni moi, ni ceux qui, à cet instant, en ce lieu, ne me font plus face mais comprennent à mes côtés. Chaque enseignant, chaque mentor, chaque parent, chaque frère, chaque sœur, connaît bien la qualité particulière (et addictive !) de ces parenthèses ouvertes du comprendre, qui sont toujours des moments « avec ».

 

Dans le contexte qui est le nôtre, peu importe notre organisation ou notre milieu, nous sommes en définitive toutes et tous désormais appelés à être des « passeurs » de sens plutôt que les « pasteurs » de celui-ci, selon la belle expression de Michel Serres. Parfois, de ce sens, nous ne transmettons que notre impuissance à le dire, à le produire ou à lui donner corps. Sa partie encore (ou irréductiblement) obscure.

 

C’est dans cet intervalle, dans ce clair-obscur de mes paroles ou de mes gestes, que parfois le moment de l’entendement advient : « on a compris quelque chose » !  Et ce moment d’exclamation, dense et ouvert, est aussi un moment de création.  Le plus beau est que ce qu’il révèle, pour chacune ou chacun, nous est  absolument particulier, propre et distinct. On peut alors s’estimer heureux. Pour le jour, la mission est remplie, quelques degrés de liberté supplémentaires ont été accordés au groupe comme à chaque personne qui le compose.

 

De là, ordonnées ou non qu’importe, naîtrons peut être des formes nouvelles, inédites. Les seules qui importent, celles de demain.

 

« Rendre plus libre », ne devrait-il pas être le but premier de la transmission d’un savoir ?


Images: Jorge Boehringer, Prague College ;  Malluh Maha, Head overs Helles, 2010 ; Stephen Wiltshire draws New York City ; L'origine du monde, couverture de l'ouvrage de Michel Serres. 

 
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