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Soi-même comme un autre

Soi-même comme un autre

“D’Héraclite, on rapporte un mot qu’il aurait dit à des étrangers désireux de parvenir jusqu’à lui. S’approchant, ils le virent qui se chauffait à un four de boulanger. Ils s’arrêtèrent, interdits, et cela d’autant plus que, les voyant hésiter, Héraclite leur rend courage et les invite à entrer par ces mots : “Ici aussi les dieux sont présents.” (Aristote, Parties des animaux, A 5, 645 a17)

 

Le cycle.

 

Son rythme semble s’être accéléré par l’entremise des moyens de communication et d’échanges que nous avons consentis à faire entrer dans nos vies ne laissant que peu de place au reste de celle-ci. Nous croulons sous les tâches connexes ne sachant plus où donner de la tête.

 

Notre profession demande plus que l’horaire prescrit au contrat que nous avons signé.

 

Nous ramons, nous effectuons, nous classons, nous bûchons pour cette précieuse rémunération sans avoir notre dû; puis nous retrouvons, plus souvent qu’autrement, face à un mur. À un certain âge, on prétexte de tout, sauf la cause première: la perte de soi.

 

Ce soi si chèrement acquis à travers les âges, ne veut plus rien dire sauf lorsque l’on touche à son individualité psychologico-sociale. Nous avons consenti à voir ce que nous sommes exclusivement dans nos reliefs visibles, oubliant du même souffle, le territoire que nous habitons. Pas étonnant que nous nous soyons laissés choir sur le paillasson de nos vies, de peur d’entrer de plein gré dans ce qui nous constitue en propre, c’est à dire notre vie humaine. Ce soi qui est en creux notre humanité et qui ne peut être sans les autres, tous des soi.

 

Nous croyons que ce mal d’exister nous vient des modernes, voire des contemporains. Mais les anciens connaissaient déjà toute la difficulté que la vie amène dans son sillage. Certes, les premiers philosophes de l’Occident traitaient de la nature, mais ceux-ci disaient en filigrane qu’en connaissant mieux cette dernière, nous allions pouvoir trouver notre rôle dans ce Tout.

 

Héraclite fût l’un de ceux par qui la lumière s’est retournée vers nous, en posant l’ultime question de l’homme. Il voyait, déjà,chez nous un aveuglement, une absence de prise réelle sur l’existence. Cela nous viendrait, entre autre, de la dichotomie de notre être: une part matérielle et une part immatérielle. Une part dans la nature et soumise au devenir; une autre part insoumise, libre et éternelle. Leur cohésion n’étant jamais chose faite, il affirma dans l’un de ses fragments s’être cherché lui-même. Comme si, par lui-même, il pouvait trouver, en son intime, l’universel et non uniquement sa particularité individuelle. En partant en quête de soi, on aboutirait à nous.

 

Héraclite va plus loin, il avance que l’homme habite tout d’abord son daïmon – génie personnel, divinité intérieur. C’est dire que ceux qui partent en quête de soi, visent à mieux s’habiter. Pour ce faire, il faut apprivoiser la nature, agir en fonction d’elle et ainsi pouvoir l’ordonner. Sans cet acte de prise de possession, nous ne réussirons pas à sortir du particulier de notre existence, voué à répondre aux divers coups du sort au lieu de le vaincre. En ne tenant pas compte de ce lieu propre à chacun, nous risquons de commettre l’irréparable et de devoir vivre avec le malfrat, l’imposteur ou l’usurpateur en nous pour le reste de nos jours. Habiter son daïmon, c’est vivre face à face avec sa conscience et celle des autres.

 

En partant ainsi à la quête de soi, nous allons invariablement vers l’autre, celui participant de la même nature que nous. Ce faisant, notre communauté trouve racine dans ce territoire riche en possibles.

 

Or, nous confondons, bien souvent, le particulier et l’universel, nous regroupant autour d’intérêts multiples, nous apprenons à vivre ensemble sans pourtant le faire véritablement. Ces liens bien que paraissant solides s’évanouissent, nous laissant seul avec cet espace mal construit en nous et dont on voit les ruines dans le collectif. Nous vautrant ainsi dans la création de pseudo-communautés, bâties essentiellement autour de visions entreprenariales qui ne résonnent pas en notre nature humaine, celles-ci deviennent, plutôt que le ciment de notre vivre ensemble, l’ancrage de notre perdition.

 

La seule communauté possible en est une d’individus qui prennent en compte leur nature véritable, qui laisse entrer tout un chacun dans leur altérité. Le soi étant l’habitat de l’homme, sa construction autour de fondements inhérents à elle ne peut qu’être l’étalon pour le choix de notre direction, notre quête de sens. Il est grand temps que nous prenions un aller-simple pour les confins de notre territoire intime. Il en va de notre avenir individuel et collectif. 


Photo: Edgar Martins,The Accidental Theorist, 2007

 

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