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/ Étude

Quelques idées sur le storycooking

Quelques idées sur le storycooking

Dans un événement, un restaurant ou un ouvrage culinaire, les créateurs culinaires doivent plonger leur auditoire dans un contexte particulier. Comme nous l'avons évoqué précédemment, cela évoque la notion de « story-cooking » dans le registre du livre de cuisine. Il y a de nombreux exemples : un recueil de fiches culinaires autour d’un événement participatif peut être manipulable, un objet compilant des recettes pour une maison d’édition pourrait être «comestible»… Chaque fois, ces éléments sont à la fois des narrations et des incitations à l'action. 

 

Évidemment, on retrouve encore des ouvrages majoritairement linéaires où les recettes se succèdent inlassablement  ou alors des livres avec un véritable parti-pris, mais où la finalité n’est pas toujours dans l’assiette. C’est pour ces raisons que le secteur du manuel culinaire a du se réinventer. Une nouvelle impulsion nourrit littéralement les créatifs de toutes sortes, produisant des associations inattendues. Dans «A compendium of artists’ cocktails», un livre récent remarquablement mis en page par Abäke, on retrouve des recettes de cocktails composées par des artistes. Ailleurs, des illustrations issues des recherches de Julie Husson qui synthétisent une recette de manière didactique.

 

 

Ces différentes collaborations et transpositions se rapprochent étroitement du mouvement culinaire du Futurisme du début du XXe siècle. En plus d'être l'auteur du célèbre manifeste, Filippo Tommaso Marinetti avait également rédigé un manifeste culinaire «Il Manifesto della cucina futurista». Les principales lignes de cet écrit bannissait l’usage des pâtes, des couverts et encensait les mariages incongrus d’aliments. Le livre de recette «Cucina Futurista» a été appliqué par le cuisinier français Jules Maincave dans le restaurant «Santopalato» établi dans les années 30. Une histoire, des règles, un univers à part entière furent créés à cet occasion.

 

 

Traduction visuelle

 

Afin d’accompagner ces différentes histoires, le concepteur se doit la plupart du temps rendre ces recettes visibles. Nous utilisons ici cette nuance du « visible » car de multiples illustrations ont vu le jour ces derniers temps. Entre la photographie d’ambiance, la photographie culinaire du plat dressé,  l’illustration ou encore des schémas didactiques - voir l’article Data, la nouvelle illustration dans l’Étapes #214 -, la manière de visualiser les préparations est large.

 

Nous avons demandé à Jochen Gerner ce que ces visualisation apportait au cuisinier / lecteur, de son point de vu, «l’illustration n’a pas du tout le même rôle qu’une photographie. Même si elle est très esthétique, la photo sera souvent plus fonctionnelle. L’illustration offre des pistes gustatives, des atmosphères plutôt qu’une réelle perception de la recette. Mais la composition d’un dessin se réalise souvent de la même manière qu’un plat. Il s’agit souvent d’un équilibre entre différentes couleurs et textures. Si l’équilibre chromatique d’un plat est réussi, il a de grandes chances d’être très bon. Sans l’avoir goûté au préalable, par la simple vue, il est ainsi possible de deviner le goût d’un plat. Dessin et cuisine s’élaborent de la même façon.»

 

Ces quelques lignes démontrent, dans ce contexte, que l’Image, d’ordre général, peut susciter différentes compréhensions. D’un côté, le visuel peut être là pour accompagner le lecteur durant sa préparation, d’un autre il aide le cuisinier à dresser son assiette, ou il peut proposer une lecture sensorielle axée davantage sur une atmosphère… Curieusement, les mots de Jochen Gerner s’associeraient parfaitement au travail pictural de la cuisinière Maori Murota (é: #214 p. 30). Le dessin est là pour préfigurer, préparer, imaginer, développer tandis que la photographie se veut davantage comme une image, une mise à plat réconfortant parfois le cuisinier ou même en lui donnant un objectif visuel à atteindre. Et lorsqu'il n'y a pas d'illustration, comme par exemple dans le "Répertoire des saveurs" de Niki Segnit, l'imagination reste à développer par le cuisinier

 

Certains manuels de cuisine sont davantage édités pour leur contribution pratique, d’autres pour leur aspect plastique, leurs explications précises et techniques… Niki Segnit exprime parfaitement cette observation dans l’introduction de son remarquable livre. Elle raconte la relation qu’il peut y avoir entre les recettes réalisées pour la première fois et les savoirs-faire appris au fur et à mesure de cette pratique. Un livre servira un jour pour une recette entière et un autre jour pour un détail précis transposé dans une autre préparation ou encore pour voyager dans l’univers du goût. Mais finalement, l’intérêt majeur d’un livre de cuisine est majoritairement lié à son ambiance, la typologie de cuisine qu’il propose. Vers quelle histoire la cuisine peut-elle nous emmener ?

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