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Quatre brefs conseils pour artistes-entrepreneurs

Quatre brefs conseils pour artistes-entrepreneurs

Nous sommes le 17 juillet 2014. Suite à une invitation express de la part du Zoofest, me voilà catapulté dans les sphères stratosphériques de la créativité le temps d’un après-midi. Pour la première fois, le Zoofest organise une « conférence créative » rassemblant un panel d’orateurs hétéroclites, aussi créatifs que non conventionnels, qui se succèdent sur la scène sous les applaudissement d’un public conquis et avide de contenu.

 

Chacun de ces visionnaires mériterait que l’on lui dédie un article. J’ai cependant décidé de me pencher sur la dernière conférence, celle de Kyan Khojandi et Bruno Muschio, les créateurs de la série française à succès « bref. ».

 

À la fin de cette conférence, Kyan est venu me demander, d’un air un peu inquiet « alors… c’était bien? » Habitués des tournages et aujourd’hui des one-man-show, c’est la première fois que ces deux amis de longue date se prêtent au jeu de la conférence afin de revenir sur leur expérience et en sortir des éléments d’apprentissage. Un certain « besoin de sortir de la zone de confort » propre à leur conception du succès, à l’image des quatre conseils que ces deux grands artistes ont décidé de transmettre au public.

 

La chance se provoque

 

Le tout premier slide de leur présentation est pour le moins clair et minimaliste : « tu as des trucs à dire. » écrit blanc sur noir, une façon sans équivoque de condamner la paresse intellectuelle et la peur de l’échec qui poussent les individus à rêver leur vie plutôt qu’à vivre leur rêve.

 

Pour Bruno, le talent n’est jamais le seul facteur qui mène au succès. La chance occupe également une place importante. Cependant, la chance se provoque et ne viendra jamais au secours de ceux qui gardent leurs idées pour eux, de peur d’en être dépouillés. Pour provoquer cette chance, il faut parler de son idée mais il faut également agir. Comme dit Kyan, « j’ai beaucoup d’amis à moi qui sont millionnaires… mais seulement dans leur tête, car ils n’ont jamais osé concrétiser leurs idées et les confronter au monde réel ».

 

Rester maître de son idée

 

En amour comme en affaires, il est important de choisir le bon partenaire afin d’éviter les désillusions futures. Pour Bruno, les artistes en herbes ont tendance à considérer les producteurs comme des dieux vivants, et un contrat signé de leur main comme le Saint Graal. Mais est-ce vraiment un bon choix de vouloir « un contrat à tout prix » ?

 

Pour Kyan, un contrat de production doit être perçu comme un contrat de partenariat, où les deux parties doivent être alignées sur leurs attentes. Il n’y a effectivement rien de plus contre-productif que de travailler avec un producteur qui cherche à s’immiscer dans le processus créatif, dénaturant ainsi l’essence même du travail artistique et mettant en péril l’ensemble de sa cohérence.

 

Le partenariat sain qui s’est développé avec la chaîne de télévision française Canal+ a permis aux équipes de bref. d’assurer l’ensemble de la production des épisodes (scénario, tournage, montage) et ainsi de profiter du caractère évolutif du processus créatif. Comme le précise Kyan, « un de nos épisodes touche au sujet de la dépression, et ce n’est qu’à l’étape du montage que nous avons pensé à faire évoluer les couleurs, passant du noir et blanc à la couleur en fonction de l’état mental du personnage ».

 

Agir contre les obstacles

 

Chaque personne qui désire implanter une nouvelle idée se heurte aux réticences du système établi. En voulant imposer certaines idées peu conventionnelles à leur producteur, Kyan et Bruno se sont souvent heurtés à des refus directs : « non, ce n’est pas possible ». Pour contourner ces obstacles, ils nous encouragent à défendre nos idées et à poser cette simple question à notre interlocuteur : « Est-ce que tu lui as demandé (au décideur) ? »

 

Les personnes qui dressent des barrières aux idées novatrices le font généralement par souci du maintien de l’ordre établi, en tâchant de se mettre à la place du preneur de décision. C’est cette simple question qui leur a permis de présenter leurs idées aux grands décisionnaires et ainsi d’imposer un grand nombre de leur idées.

 

Les obstacles ne sont pas toujours extérieurs, et afin de surpasser ses barrières personnelles, Bruno a pris l’habitude de se poser cette question: « que ferait un homme plus fort que moi ? ». Selon lui, « si vous vous posez cette question et que vous êtes capable d’imaginer ce qu’une personne plus talentueuse que vous ferait à votre place, c’est que vous êtes encore plus intelligent que vous-mêmes… donc passez à l’action ! ». Une façon simple et puissante de toujours se remettre en question en cherchant à se surpasser à tout moment.

 

Repenser le processus créatif

 

Dans nos sociétés modernes, la notion de productivité est intrinsèquement liée à la gestion efficace des ressources humaines. Kyan nous fait pourtant une révélation surprenante : « pour être créatif, j’ai besoin de m’ennuyer ». En effet, c’est en passant un après-midi entier dans son salon, tranquillement assis en sous-vêtements sur son canapé, que Kyan parvient à générer ses idées les plus prometteuses. Comme quoi un artiste se doit de prendre son temps et de laisser venir l’inspiration naturellement, sans polluer son esprit par un quelconque état de tension ou de culpabilité. Là-dessus, Bruno nous lance un conseil pertinent : « cela fonctionne pour les artistes, ne reproduisez pas cela dans vos bureaux, vous risqueriez de vous faire virer… ».

 

Lorsque l’accord avec Canal+ a été signé, l’équipe de bref. a dû faire face à un défi de taille : produire une vingtaine d’épisodes en seulement deux semaines. Anticipant le manque de sommeil à venir, il leur a fallu trouver une méthodologie pour livrer des épisodes d’une qualité égale sur une durée de quinze jours.

 

Baptisant leur méthode « Des jouets et des chambres », l’équipe de bref. a tout d’abord concentré ses efforts sur la phase d’idéation et de brainstorming pour définir l’ensemble des scénarios (jouets) et nommer chaque épisode (chambre). Une fois le processus créatif de réflexion collectif terminé, les artistes ont pu se concentrer à la planification et à la réalisation des épisodes, ne dormant que quelques heures par nuit. C’est grâce à cette approche rationnelle de la gestion du processus artistique sous pression que bref. a été capable de réaliser des épisodes d’une qualité constante.

 

Tout au long de cette conférence, je n’ai pas pu m’empêcher de faire le lien entre le développement créatif en milieu artistique et celui qui existe en milieu organisationnel. Chaque entrepreneur et intrapreneur aurait quelque chose à apprendre de l’expérience de Kyan et Bruno.

 

En effet, combien de personnes avez-vous déjà rencontré qui refusent de partager leur « meilleure idée d’affaires au monde » de peur d’être copiés ? Une idée ne reste pourtant qu’une idée tant qu’elle n’est pas concrétisée par une personne qui ose agir et qui sait s’entourer de personnes talentueuses.

 

Combien de fois vous-êtes vous déjà entendu répondre « non, ce n’est pas possible » lorsque vous cherchiez à améliorer les processus organisationnels déjà en place ? Avez-vous chaque fois cherché à atteindre les décideurs clés pour communiquer efficacement vos idées novatrices ?

 

Dans votre entreprise, avez vous tendance à considérer vos parties prenantes (clients, fournisseurs, employés) comme de réels partenaires, et à intégrer leurs attentes dans vos processus d’affaires ?

 

Enfin, cherchez-vous toujours à adapter et à optimiser les processus créatifs dans vos organisations en fonction des projets afin de tirer le plein potentiel de vos collaborateurs ?

 

Kyan et Bruno ont soulevé aujourd’hui un grand nombre d’enjeux propres au domaine artistique, mais étonnement proches du domaine de l’entreprise. Chaque personne qui cherche à se réaliser se retrouvera dans ces conseils car, que l’on soit artiste ou entrepreneur, tout ce qui compte, c’est agir et concrétiser ses idées. Bref, superbe conférence.

 


Photo: Bruno Muschio, Kyan Khojandi, Harry Tordjman, photographiés par Pauline Darley pour bref. le livre.

 

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