Imprimer
/ Essai

Proposer un sens à l’existence (Partie 1)

Proposer un sens à l’existence (Partie 1)

L’idéologie postmoderne du travail semble constituer aujourd’hui, en occident, une idéologie particulièrement dominante dont une masse critique d’individus mobilisent le référentiel de valeurs associé pour prendre une partie significative de leurs décisions quotidiennes.

 

Par curiosité, j’aimerais faire avec vous l’exercice d’identifier si cette idéologie du travail possède des facteurs clés de succès communs à ceux d’une autre idéologie ayant dominé l’intégration de l’Homme dans la société pendant plusieurs siècles, à savoir l’idéologie chrétienne. L’objectif de cet exercice est de dégager les invariants, illustrant ainsi l’universalisme dont elles sont le fruit, indépendamment des sociétés humaines dans lesquelles elles se sont déployées.

 

Les discours et les pratiques associés à l’idéologie chrétienne, comme ceux associées à l’idéologie du travail, ont permis la domination de ces idéologies car ils répondent adéquatement aux besoins ontologiques de l’Homme. Les facteurs clés de succès communs à ces deux idéologies résident notamment dans les fonctions communes qu’opèrent les discours et les pratiques qui les portent. Cette semaine, je vous propose

de vous en présenter deux en particulier :

 

1)     Proposer un sens à l’existence

 

« Man’s main concern is not to gain pleasure or to avoid pain but rather to see a meaning in his life ».

 

Sans un sens à son existence, l’Homme se trouve face à l’absurdité de celle-ci. Son existence lui paraît sans origine et sans finalité, et il semble avoir un inconfort naturel face au vide qui l’amène à vouloir combler ce rapport nécessaire au rien.

 

L’une comme l’autre, ces deux idéologies proposent à l’Homme une réponse claire et crédible aux questions issues de l’expérience. Elles sont caractérisées par un discours unifiant et totalisant qui atténue fortement l’angoisse existentielle et crée ainsi une unité sécurisante. Mais surtout, elles constituent un puissant référentiel qui fonde les principes de l’action en société, c’est-à-dire qu’elles fournissent un « ensemble de représentations et de prescriptions pratiques, cohérentes et intégratrices » partagé entre les personnes. Face à l’angoisse de la finitude et au vertige de la responsabilité, ces deux idéologies nous fournissent alors un sens (signifiant et directionnel), clair, pour guider nos actions quotidiennes.

 

Bien que le sens de la vie porté par les discours et les pratiques du management se revendique d’un existentialisme athée, il est intéressant de faire un parallèle révélateur avec l’existentialisme occidental chrétien. Dans la religion chrétienne, nous observons une opposition profonde entre d’un côté l’humain (faible et angoissé) et de l’autre côté Dieu (absolu et transcendant). Cette opposition est un des principes fondateurs qui indique à l’Homme le sens dans lequel doivent s’inscrire ses actions : le but de la vie est de se rapprocher le plus possible de Dieu en essayant continuellement d’approcher sa perfection (devenir un chrétien authentique).

 

Parallèlement, dans les discours et les pratiques du management, même si les postulats fondamentaux ne sont pas aussi clairement établis (ce flou constitue d’ailleurs l’une de ses forces car cela lui permet de diminuer le nombre de personnes qui identifieraient clairement leur désaccord avec ces postulats), nous pouvons en déduire que le travailleur est une personne qui doit agir de manière à s’améliorer continuellement et afin d’approcher ainsi l’excellence (le flou entourant les critères selon lesquels cette excellence est évaluée est également une de ses forces car il permet une flexibilité quant à la finalité désirée).

 

2)     Affirmer avec certitude une vérité universelle

 

La religion chrétienne, comme le management, est un outil d’explication du monde et de ce que l’Homme vit à travers son expérience quotidienne. Ces deux idéologies portent donc un discours de vérité visant à expliquer la nature des choses.

 

Il est particulièrement intéressant de se questionner sur la « vérité » à laquelle se réfère chacune de ces idéologies pour justifier ses prescriptions et assurer leur légitimité ainsi que leur crédibilité. L’Homme a en effet besoin de repères, notamment de savoir ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas, et ces deux idéologies proposent toutes les deux une vérité universelle à laquelle l’Homme peut se fier.

 

Dans l’idéologie chrétienne, John Locke nous amène à distinguer les faits qui sont conformes à la raison, par-delà la raison (issus de l’intuition) et au-delà de la raison (faits révélés grâce à la foi). L’Homme peut avoir accès aux deux premières catégories de faits à travers l’expérience et aux faits révélés par un consentement raisonnable à des propositions issues d’un « proposeur crédible » (dans ce cas-ci, Dieu, à travers Jésus-Christ). C’est à travers cet exercice que l’Homme peut identifier ce qui est raisonnable de croire ou non donc de circonscrire ce qui constitue la vérité qui doit guider nos actions.

 

Compte tenu de la vie particulièrement occupée de la majorité des personnes à qui s’adressait l’idéologie chrétienne à l’époque (paysans, commerçants, etc.), de leur faible niveau d’éducation, et donc de l’absence du temps et des compétences requises pour distinguer de manière autonome ce qui fait partie de la vérité et ce qui n’en fait pas partie, les théologiens et les intellectuels ont continuellement trié, interprété et diffusé les textes sacrés (Bible, Évangiles, etc.) qui facilitaient la réalisation de cette distinction. L’Homme avait donc à sa disposition, sans avoir à réaliser d’importants efforts, des textes mais surtout des discours (car une grande partie ne savaient pas lire) qui lui permettaient de connaître la vérité. Aujourd’hui, même si la majorité des personnes sont plus éduquées qu’à l’époque de Locke, l’omniprésence du travail dans leur vie reste un des facteurs facilitant leur adhésion à des réponses « toutes prêtes ».

 

Dans l’idéologie du travail, ce qui définit la vérité est uniquement la Raison. Les faits révélés ne constituent pas une source de vérité, tout du moins, dans le discours. C’est donc essentiellement la science, et progressivement, plus spécifiquement, la « science » économique quantifiante, qui sont devenues les sources de vérité pour l’Homo Economicus.

 

Si nous observons attentivement les pratiques et l’expérience quotidienne du travail, nous identifions cependant que l’idéologie du travail ne définit pas sa vérité universelle qu’à partir de la Raison mais également à partir de faits révélés et en mobilisant la foi, comme la religion chrétienne. Par exemple, en ce qui concerne les faits révélés, nous observons, au sein des entreprises, l’adhésion à des vérités universelles suggérées par des « proposeurs crédibles » (gourous du management, entrepreneurs à succès, etc.) qui, à première vue, sont cohérentes avec notre intuition. Ces faits révélés sont alors considérés comme raisonnables par les personnes et constituent alors les fondements de la vérité à laquelle nous nous fions pour agir.

 

Dans le prochain billet de cette série, je vous présenterai deux autres fonctions qui, je le pense, peuvent être considérées comme des facteurs clés de succès communs à l’idéologie chrétienne et celle du travail : définir une loi comme guide de nos actions et élaborer un dispositif permettant de renforcer le respect de la loi dictée par l’idéologie.

comments powered by Disqus