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Penser et être

Penser et être

« L’information ne nous rend plus savants et plus sages

que si elle nous rapproche des hommes. »

 - (José Saramago, A quoi sert la communication,

Le monde diplomatique, décembre 1998)

 

L’éducation est source de liberté. La connaissance nous permet de plus; nourrissant l’imagination, permettant l’insoupçonné. Savoir que l’on sait, voilà la clé de la réussite! Pour agir, il faut connaître et pour bien le faire, mieux vaut en avoir le coeur net.

 

Notre époque s’est construite sur une myriade de nouvelles connaissances toutes plus justes les unes que les autres dans leur révélation sur le monde qui nous entoure. Chacune d’elle demandant d’être bien comprise, nous avons maintenant des experts, chaque partie du tout étant trop complexe pour s’occuper exclusivement de ce dernier. Et c’est tant mieux! La pensée scientifique soutenue par sa méthode rigoureuse et son langage propre, soit les mathématiques, nous ont permis de sortir de la grande noirceur de l’ignorance, rendant le monde clair. Ainsi, dans une ère comme la nôtre où les barrières s’effondrent afin de rendre accessible une forte densité de connaissances au plus grand nombre, nous pourrions, avec raison, avoir foi en nos connaissances et en notre éducation pour voir s’ouvrir devant nous une ère de plus grande liberté.

 

Pourtant, nous devrions aussi avoir peur de cette économie du savoir. En effet, connaître c’est pouvoir dire non, c’est refuser le faux, l’injuste, l’irrationnel, le sophisme… Savoir, c’est créer le changement, c’est même pouvoir l’orchestrer. Savoir permet l’indulgence, la justice, l’exactitude et la confrontation. Connaître, c’est pouvoir discerner le vrai du faux, la précision de l’imprécision, le concret de l’abstrait. Connaître, c’est être libre. Or, sommes-nous si libres que nous le pensons et que nous le proclamons? Si la liberté dépend de la connaissance, la question devient, dès lors, que savons-nous vraiment? Sommes-nous des connaisseurs ou des ignorants qui s’ignorent?

 

La surspécialisation que nous voyons à l’oeuvre dans le monde de l’éducation ne permet pas de devenir connaisseur au sens fort du terme, il programme. Nous modélisant sur une façon précise de voir et d’être au monde, l’éducation actuelle ne permet pas la libération, elle mène à l’esclavage. A l’image des prisonniers au fond de la caverne de Platon, nous apprenons à être experts d’ombres projetées sur un mur que nous prenons pour la vérité. Or, la réalité, le vrai monde nous dirait Platon, est à l’extérieur de la caverne. La caverne n’est donc pas la totalité du monde, elle fait partie d’un monde plus vaste. Les prisonniers ne pouvant se lever, étant enchaînés depuis leur naissance au fond de la caverne, ils croient, avec raison, que ce lieu sombre, humide et froid est le seul monde possible. Que c’est là, la réalité. Et puisqu’ils peuvent s’entretenir sur les ombres qu’ils ont devant eux, qu’ils n’ont rien d'autre à faire que de les regarder, ils ont développé une connaissance, une expertise de celles-ci. Ils se disent donc connaisseurs alors qu’ils sont ignorants de la réalité. Pourfendant des argumentaires soi-disant réalistes, les meilleurs dans le discours sont suivis et endossés par ceux qui les écoutent n’ayant rien vu d’autre que leurs ombres. Pour traduire notre réalité, Platon dirait que nous ne savons pas reconnaître le vrai du faux et ainsi nous acquiesçons aux discours des experts avec une docilité déconcertante.

 

Il est plus que nécessaire dans notre monde d’avoir des experts sur des sujets tous aussi pointus les uns que les autres. Mais que faisons-nous nous du tout ou, plus précisément, de la complexité du concret qui ne se réduira jamais à l’ensemble de ses parties? Qui s’en occupe? Ah oui! la philo… mais qui écoute encore les philosophes?

 

« Aucune époque n’a accumulé sur l’homme des connaissances aussi nombreuses et aussi diverses que la nôtre. Aucune époque n’a réussi à présenter son savoir de l’homme sous une forme qui nous touche davantage. Aucune époque n’a réussi à rendre ce savoir aussi promptement et aussi aisément accessible. Mais aussi, aucune époque n’a moins su ce qu’est l’homme. » (Heidegger, Kant et le problème de la métaphysique)

 

Nous continuons donc à agir, la conscience claire avec nos soi-disant connaissances, allant jusqu’à pourfendre cette économie du savoir, inconscients que nous sommes de notre profonde ignorance. L’absurde ne tue pas, mais nous ne pouvons pas en dire autant des conséquences de notre aveuglement collectif, et individuel. 


Photo: Syria Spring, 2012 de l’artiste Tamman Azzam

 

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