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Par avion

Par avion

J'ai dit au libraire que c'est Matthieu Dugal qui m'avait poussé à acheter ce livre. Il en était ravi. "Il habite à Montréal, maintenant", m'a-t-il confirmé. 

 

Constellation - puisque ç'en est le titre - c'est le texte étrange et envoûtant d'un jeune auteur de 27 ans, prisé par l'Académie française. Le libraire et moi, on a fait des blagues, sur l'Académie. Parce qu'à croûtons égaux, on se réjouit quand même qu'ils aient admis l'un des nôtres. 

 

Bravo encore, Dany.

 

Ceci dit, c'est pour parler d'avions, et du F-BAZN de Lockheed Martin tout particulièrement, que cet ouvrage m'importe. Bosc, malgré son jeune âge, remonte soixante ans derrière pour nous parler d'avions. D'un avion. D'un crash, en fait, même si comme il se plaît à nous rappeler, de ce côté-ci de l'Atlantique, on parle effectivement plutôt d'un écrasement. En français, dans le texte.

 

Le Constellation est un avion iconique bien que bizarre. Quadrimoteur aux longues pattes, le F-BAZN s'est écrasé à flanc de montagne dans les Açores dans la nuit du 27 au 28 octobre 1949, emportant avec lui la violoniste et virtuose Ginette Neveu et le célèbre boxeur Marcel Cerdan. 

 

Les hélices tournaient pourtant bien. On naviguait encore, à l'époque, au son et à l'oreille, on cherchait la trajectoire. Cela était bien analogue, les pilotes, des héros de la drôle de guerre, savaient écouter. Je lisais Bosc, et cet article passionnant de Vanity Fair me revenait sans cesse en tête. 

 

Car dans le cockpit, on a depuis tué l'héroïsme, et avec lui, la possibilité de choisir. 

 

Certes, l'automatisation a rendu l'aviation infiniment plus sécuritaire. Pourtant, Marc Dubois, du haut de ses 58 ans et 11 000 heures de vol, n'aura pas su sauver, lui non plus, le vol AF447 de son naufrage catastrophique le 31 mai 2009. De Rio, la sophistication extrême de l'Airbus n'aura pas su l'empêcher de s'abîmer dans l'Atlantique. Loin des Açores, loin de Paris. 228 personnes sont mortes cette nuit-là. Il n'y aura pas de livre retraçant les vies de chacune d'elles. 

 

C'est un fait étrange, que de monter dans un avion. Des inconnus qui se rassemblent, par un accord implicite, pour passer un moment, se rendre quelque part. Comme un bus, ou une rame de métro. Sauf que là, c'est long. Et en 1949, ce l'était encore plus. De vols directs, même de simples transat, cela n'existait pas. De Paris à New York, il fallait compter seize heures. Vingt ans plus tard, le Concorde relayait les deux capitales en un peu plus de trois...

 

Mais l'alternative, en ce soir de 1949, c'était le bateau. Des semaines de voyage, le mal de mer. C'est pourquoi une poignée d'individus extraordinaires s'entassent dans une carlingue imaginée par Howard Hugues pour y trouver la mort, à flanc de montagne. 

 

Le roman de Bosc décrit aussi comment, une fois les corps retrouvés et identifiés, ceux-ci progressent. Du lieu de l'écrasement, à la base du Redondo, aux hangars, aux avions qui les rapatrient chacun chez eux. Ils arrivent dans leur pays respectifs pour être divisés par église, puis des églises, par cimetière. Les plus grands ont droit aux honneurs, au Père-Lachaise, aux stèles. Les autres, presque oubliés. L'aéroport y joue son rôle de noeud, c'est là où on arrive pour partir, puis pour quitter. 

 

Constellation, est un roman comme une ode, de Casablanca à Reno, Nevada, en passant par Vienne et Montréal. Guy Jasmin, rédacteur en chef du journal Le Canada, en était, avec sa maman. 

 

Le F-BAZN de Bosc, celui de Cerdan, de Neveu, c'est l'histoire d'une communauté de gens qui allaient à quelque part et qui n'y sont jamais arrivés. Une communauté qui dans la mort, se rompt, redevient une masse informe d'individus, d'histoires, qui ont convergé dans ce moment extraordinaire, celui où leurs histoires arrivent à leur fin. 

 

Qu'on fasse de la radio, comme Matthieu Dugal, ou des grand'messes créatives à chaque occasion, nous sommes à notre tour les cobayes d'histoires à venir. Bosc nous rappelle, à juste titre, ces trajectoires étranges, imprévisibles, ces accidents tragiques qui marquent notre imaginaire. 

 

Des oiseaux de fer, plus nombreux que jamais, sillonnent le ciel. 

 

Quand j'ai commandé le livre, il y un mois environ, il n'était pas disponible. On a prétexté quelque chose, il était retenu chez l'imprimeur, ou le distributeur, je ne sais plus trop. 

 

Je crois qu'on l'a fait venir. Par avion, peut-être. 

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