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Les trois grands problèmes de l’économie du partage

Les trois grands problèmes de l’économie du partage

Trois problèmes. J’aurais voulu en trouver 7, mais visiblement je manque d’inspiration.

 

Quoiqu’il en soit, je souhaitais contribuer à la discussion actuelle sur l’économie du partage, parangon de l’économie du futur pour certains, catastrophe sociale en devenir pour d’autres. 

 

D’un coté, on nous ouvre la possibilité d’une vie plus efficace, de produits et de service mieux utilisés, d’une empreinte environnementale plus faible, d’accès à des revenus plus faciles et évidemment la possibilité d’une vie moins onéreuse sans pour autant manquer de rien.

 

De l’autre coté, les fleurons de l’industrie que sont Uber et AirBnb, mais d’autres aussi, commencent à laisser derrière eux une odeur nauséabonde, celle d’une augmentation de l’exclusion sociale ou encore d’une détérioration du tissu salarial.

 

Partage d’actif, partage de service

 

D'abord, il semble que l’économie du partage a effectivement le potentiel de changer positivement l’économie en général, même si on ne peut négliger les effets néfastes qui sont désormais criants. La question est donc de voir s’il est possible d’extraire des caractéristiques communes aux effets néfastes pour mieux les contenir.

 

La première chose qui me vient à l’esprit, c’est que l’économie du partage trouve sa force dans le partage d’actifs. Le partage de service (humain) ressemble à un contre-sens. Je ne partage pas un massage, ou alors j’accepte de perdre une partie du bénéfice direct. Je peux partager une voiture, mais penser qu’on partage quelque chose en faisant appel à Uber ne marche pas. À moins de clairement vendre un système où on monte à plusieurs dans le véhicule… bref, du covoiturage comme il en existe depuis des lustres.

 

Bref, les Uber et TaskRabbit de ce monde, ce sont des systèmes d’allocation dynamique des ressources extrêmement efficaces, incarnation des rêves mouillés des économistes souhaitant une information quasi-parfaite et éliminant presque totalement les frictions… tout en faisant fi de la réglementation. À mes yeux, ces initiatives sortent totalement d’une approche conséquente de l’économie du partage.

 

La nouvelle économie du rentier

 

Le second problème de l’économie du partage, c’est la recherche de rente. Ce mécanisme apparait lorsque l’économie du partage est appliquée à un actif disponible en faible quantité. Dans ce cas, l’accès au partage génère des revenus passablement élevé au propriétaire, au point que ceux qui en ont les moyens décident d’acheter un maximum de cet actif pour générer ainsi une rente.

 

C’est l’effet qu’a eu AirBnb sur le marché immobilier à certains endroits. Le mécanisme classique de location étant fortement contraint là-bas (on se retrouve encore face à la réglementation), il est devenu nettement plus rentable et simple, de louer pour des courtes périodes que d’avoir un locataire permanent.

 

Le tout participe autant à l’augmentation du prix de l’actif, qu’au prix de l’accès prolongé (une location longue durée… ou un bail aussi comme on appelle encore ça).

 

La recherche de rente est un phénomène qui ne peut s’appliquer qu’à peu de situation puisque de nos jours rares sont les actifs disponibles en faible quantité. Ceci dit, ces cas-ci sont aussi ceux qui feront le plus mal.

 

Le modèle du capital de risque

 

Les porte-étendards de l’économie du partage sont principalement soutenus par du capital de risque, est-ce un problème? Il semble que la recherche de rendement très élevés de la part des investisseurs poussent les principales entreprises de l’économie du partage à ignorer la plupart des questions éthiques pour aller chercher le maximum de profit. Rien de nouveau sous le soleil du capitalisme.

 

En d’autres termes, il semble que seules des approches de type "économie sociale" seraient en mesure de réaliser le rêve d’une économie du partage qui serait aussi à l’écoute des impacts sociaux plus large de leur modèle.

 

Ceci dit, il semble difficile de réussir des projets d’économie sociale d’envergure. Il suffit de regarder Communauto qui, sans se réclamer de l’économie sociale a tout de même une orientation sociale, qui avait 15 ans d’avance sur l’économie du partage, mais qui risque de se faire manger la laine sur le dos par les Car2Go de ce monde avec une approche beaucoup plus agressive et tirant mieux profit des investissements et des technologies.

 

L’investissement, surtout selon l’approche "capital de risque" a démontré sa capacité à mettre en orbite bien des concepts novateurs qui auraient peiné à décoller sans cela. Malheureusement, l’éthique est une cargaison un peu trop lourde sur le pas de tir.

 

Réglementation et organisation

 

Les glorieux succès de l’économie du partage ont pas mal tous en commun de contourner des législations en place. Est-ce à dire que la solution est plus de législation? C’est encore difficile à dire. San Francisco, Berlin et d’autres essaient de contenir légalement AirBnb ou Uber mais affrontent déjà des revers.

 

L’important est surtout de comprendre la raison d’être de ces législations. Les normes du travail sont là pour assurer un revenu et des conditions de travail décentes pour la population - et on s’entend que dans des pays comme les États-Unis, il reste du chemin à faire. 

 

Dans une économie qui semble vouloir aller de plus en plus vers l’atomisation du travail, où on parle même de fin de l’emploi, est-il possible d’étirer les lois du travail à l’infini pour un modèle pour lequel elles n’ont pas été prévues? Ou est-ce préférable d’étudier d’autres approches comme un revenu minimum garanti qui éviterait d’avoir à accepter des tâches générant des revenus à peine suffisants pour subsister?

 

On peut aussi regretter la difficulté que les “victimes” de l’économie du partage à s’organiser pour monter au front. La représentation de certaines populations, notamment celle des travailleurs, laisse beaucoup à désirer. Le concept de syndicat, notamment en Amérique du Nord, est désormais synonyme de chasse gardée, voire de corporatisme.

 

Là encore, il faut revenir au fondement du mouvement syndical et des organisations sociales en général pour comprendre que ces derniers ont complètement délaissés leur rôle de représentation des travailleurs et de contre-poids dans les politiques économiques et financières.

 

Le philosophe Bernard Stiegler propose donc de s’inspirer du mécanisme des intermittents du spectacle en France où un mécanisme permet de mieux prendre en compte le statut irrégulier et de courte durée des emplois dans le domaine du spectacle. Par ailleurs des mécanismes ont été mis en place pour utiliser les périodes creuses pour favoriser la formation. Loin d’être un succès sur toute la ligne - le régime des intermittents est largement déficitaire -, ce mécanisme montre des options de négociation et d’organisation permettant aux membres de ne pas se retrouver dans une situation de mise en concurrence les uns avec les autres.

 

La partie émergée d’un gros glaçon

 

Il deviendra certaintemant, à terme, d'établir des critères pour évaluer les outils de partage qui émergent. La question entre service et actif permettrait notamment de faire la part des choses entre Uber d’un coté et Car2Go ou Communauto de l’autre.

 

Quoiqu’il en soit les dérives de l’économie du partage ne sont que les pointes d'icebergs plus larges, remettant en cause les fondements de l’emploi depuis la seconde révolution industrielle. S’attaquer aux problèmes ponctuels d’un AirBnb ici ou d’un Uber là permettra de limiter l’effet de choc pour certaines professions. 

 

Mais tout cela, en somme, n’est qu’une manière de pelleter la neige vers l’avant.


Image: UrbAct European Union.

 

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