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Les habits neufs de l'empereur

Les habits neufs de l'empereur

Dans son discours de clôture, le Premier Ministre Philippe Couillard a rappelé, ce dimanche 14 septembre 2014, la fable de Hans Christian Anderson, Les Habits Neufs de l'Empereur. Dans celle-ci, nul n'ose dire aux autres que le roi est nu, de peur de passer pour un sot.

 

Si seulement ceux-ci avaient eu Twitter… 

 


 

Depuis quelques années maintenant, le Parti Libéral du Québec a pris l'initiative d'organiser chaque année un Forum des idées, rassemblement non-partisan qui vise à réunir des penseurs, universitaires, entrepreneurs et activistes de partout au Québec et d'ailleurs. À titre de blogueur, j'étais invité à prendre part aux discussions, notamment sur Twitter. J'y ai vécu, en toute objectivité, de grands moments. Voici quelques-unes des lignes de force que j'en retiens.

 

Commencer par la fin

 

Beaucoup de choses ont été dites au cours de ce weekend prolifique, mais il semble que comme c'est souvent le cas lors de ces grands rassemblements, les derniers conférenciers ont l'avantage d'avoir entendu les premiers. Bien que souvent eux-mêmes très grands, ils sont juchés sur les épaules des géants qui les précèdent.

 

Le cas échéant, il revenait à Sylvain Carle et David Nault de clore le spectacle intellectuel - véritable tour de force impressionniste visant à convaincre un gouvernement tout entier du bien-fondé de la posture adoptée par leurs collègues : le numérique comme dispositif central de l'économie québécoise de demain. 

 

Arrivé directement « de l'internet » où il réside, Carle a su retenir l'attention, proposant que le Québec passe du Plan Nord tant décrié lors du printemps étudiant, au Plan Nerd. Il appuyait ainsi l'idée, évoquée la veille par Michel Cartier : « vous nous avez donné l'électricité [sous Jean Lesage], donnez-nous maintenant le numérique ! » La table est mise. Ne reste qu'à dîner. 

 

De son côté, Nault et son collègue Jan Peeters, en bons investisseurs, nous ont parlé d'argent. Sur cette tribune toutefois, ils y sont allés de propositions sur la smart & connected money, des capitaux investis par des gens eux-mêmes investis dans le domaine, qui travaillent de manière collaborative pour stimuler l'entrepreneuriat, tant par le capital financier, que le capital social, relationel et cognitif. 

 

À cet effet, si une idée est à retenir de ces journées, c'est celle du passage à l'échelle. Tous les acteurs, d'où qu'ils viennent, s'entendent pour dire ceci : l'opportunité que présente le numérique est celle du rayonnement international du Québec, de ses penseurs, de ses entrepreneurs, de sa société toute entière. Mais pour cela, il faut être connectés : physiquement, par la fibre, et humainement, par les hommes et les femmes. Ainsi, nous pourrons décider, ensemble, si le roi est nu, ou non. 

 

 

Un plan numérique pour des villes intelligentes

 

Parler d'innovation et de numérique, c'est aussi lier ces notions à celles d'infrastructure et de mobilité. Pour la cause, des représentants de ces « sociétés aux trois lettres » — IBM, CGI — avaient été réunis pour se prononcer sur le concept de ville intelligente. 

 

Par-delà la technologie elle-même, toutefois, la politique, l'opinion, le pourquoi du patrimoine bâti et des liens nombreux entre ces nodes — lieux-dits, lieux propres, lieux publics, tiers lieux — ont animé les échanges. L'exemple de Londres et de ses péages à 12£ la journée fait réfléchir : pourquoi pas ici ? Quelle logique peut supporter cette individualisation débridée du transport ? Ou encore, à quelle résilience peut-on s'attendre, à terme, quand il est clair que le gigantisme des infrastructures d'hier vieillit mal, que tout cela s'effrite, s'effondre… 

 

« À long terme, nous sommes tous morts », disait Keynes. 

 

De ces constats a émergé l'idée, d'abord dans les mots presque poétiques de Michel Cartier [qui lançait le site 21siecle.com], puis de la flamboyante Michelle Blanc, d'un plan numérique. Une idée qui se trame depuis longtemps, dont on peut débattre les mérites, certes, mais qui survit par la ténacité de ses portes-étendards. 

 

La gouvernance du numérique et les règles du jeu, de la médiocrité du débit à l'omniprésence éventuelle du wifi. Si l'on se fie aux représentations de Maslow qui circulent ces jours-ci sur le web, Internet pourrait être intégré à la Charte québécoise des droits et libertés de la personne et rien ne nous semblerait plus naturel. 

 

Un plan, aussi et surtout, parce que l'administration publique détient un pouvoir d'achat gigantesque dans cet univers qui, pour l'instant, est principalement caractérisé par de petites structures flexibles et agiles. Autant de startups qui naissent à la Maison Notman avant, le plus souvent, de s'exporter en Californie, faute de débouchés locaux.

 

Véritable politique d'achat local, ce plan numérique mettrait aussi l'accent sur le logiciel libre, les licences ouvertes, les données ouvertes… In fine, ce plan pourrait veiller à former les citoyens, les fonctionnaires, les élus pourquoi pas ! La révolution viendra de l'intérieur, dit-on.

 

Encore faut-il savoir la préparer.

 

Keep calm & allons-y

 

Comme le programme Apollo, il faut pour le numérique désirer ardemment quelque chose. Du désir, l'industrie, les emplois, la magie évoquée par Monique Savoie, tout suit. Par là-bas, de Londres à Cap Canaveral, les mêmes débats qu'ici. Pourtant, la conviction politique et l'engagement ont réussi là à « normaliser » la chose ; à montrer que la demande n'est pas aussi immobile et cynique qu'il n'y semble à première vue.

 

Ne pas demander ce que notre pays peut faire pour nous. Agir. Peut-être n'est-ce pas une coïncidence si le centre de lancement de la NASA porte le nom de Kennedy...

 

« L'humain ne change qu'en cas de nécessité, conclura Philippe Couillard, et ne perçoit la nécessité qu'en temps de crise. »

 

Cela est bien vrai. Le temps est donc venu. 

 


Texte rédigé à partir des contributions numériques de Pierre Balloffet, Jon Husband, Stéphane Pipon, Michelle Blanc, Sylvain Carle, Mario Asselin, David Nault, Josée Plamondon, Stéphane Guidoin, Louise Guay, Saber Triki, Claude Malaison, Thomas Martinuzzo, Michel Cartier, Claude Théorêt, Jean-François Gauthier et Jean-Yves Fréchette. 

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