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Le mouvement qui nous pousse à faire société

Le mouvement qui nous pousse à faire société
« Dieu est mort ! […] Et c'est nous qui l'avons tué ! […] Avec quelle eau pourrions-nous nous purifier ? Quelles expiations, quels jeux sacrés serons-nous forcés d'inventer ? […] Ne sommes-nous pas forcés de devenir, nous-mêmes, des dieux? » – Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir

 

Dieu répond à l’inconnu, à l’invisible, au mystère, à l’imprévisible. Il répond à notre besoin de savoir, de contrôler, de prévoir. Mais, si Dieu est mort, et que notre angoisse face au vide est propre à notre condition humaine, lui avons-nous aujourd’hui créé des substituts? Avons-nous par exemple investi d’autres formes de transcendance dans notre société dominée par une rationalité qui a chassé, ou travesti, les formes de transcendance traditionnelles?

 

Dans un contexte économique, social et politique occidental en pleine crise de légitimité, inscrit dans une dynamique de « désenchantement » par rapport à la religion, et où la fréquence des changements augmente sans cesse, les Hommes cherchent, en réaction, de la stabilité et de nouveaux guides porteurs de discours enchanteurs. L’ordre économique, dont l’idéologie du travail est le cheval de Troie, est entré depuis plusieurs années en concurrence avec l’ordre religieux pour proposer un autre discours enchanteur et sa domination semble, à première vue, accomplie.

 

Au cours de cette série de billets, je vous propose d’étudier l’évolution de la place et des caractéristiques de l’idéologie du travail dans les sociétés occidentales post-modernes, d’en identifier les éventuelles similarités avec l’idéologie portée par la religion chrétienne et d’entamer sur elle un exercice de déconstruction visant à comprendre son rôle dans l’intégration sociale de l’Homme.

 

Pour ce premier billet, je vais donc introduire la série avec une réflexion sur ce qui pousse l’Homme à vouloir faire société afin de tenter de comprendre comment ce mouvement originel contribue à la domination de certaines idéologies en particulier, mais aussi comment, en retour, ces idéologies ont un impact sur cette dynamique fondamentale de socialisation de l’Homme.

 

L’origine du mouvement

L’Homme n’est pas un « individu ». Il n’est pas un sujet qui existe de manière isolée. C’est un sujet, social, qui n’a d’être que dans la relation avec autrui et qui, continuellement, par l’intermédiaire de l’expérience, expérimente le monde et agit en fonction de ce qu’il apprend de l’expérience. Il n’est ni un sujet totalement passif et privé de libre-arbitre (déterminisme social pur), ni un sujet pleinement libre et indépendant du social. Il façonne autrui, et donc la société, et est également façonné par elle, par l’intermédiaire d’autrui.

 

Mais qu’est-ce qui nous pousse vers l’autre, c’est-à-dire à la socialisation ? Est-ce ce que certains nomment « l’élan vital », une mystérieuse source motrice fondamentale, ontologique (propre à notre nature humaine), et principalement inconsciente ? Ou est-le calcul conscient et égoïste de l’Homme qui comprend rapidement l’intérêt instrumental de s’allier à autrui pour sa propre survie?

 

Pour de nombreux philosophes, ce mouvement originel qui nous pousse à faire société est principalement inconscient. Par exemple, Max Horkheimer, un des initiateurs de l’École de Francfort dans la première moitié du XXème siècle, mentionnait que « l’être humain mène sa propre vie par des pulsions inconscientes ou des forces de liaison irréductibles à la réflexion ». Il pointait alors ce qu’il décrivait comme les limites constitutives de la nature humaine. Cependant, pour la plupart des intellectuels, ce cul-de-sac n’est pas une réponse acceptable et plusieurs se sont donc essayés à proposer une description de ce mouvement originel qui conditionne notre socialisation.

 

 

Entre philosophie sociale et psychanalyse : les affects indociles à la réflexion

L’approche marxiste suggère par exemple le primat social de l’économie, c’est-à-dire que ce sont les échanges économiques qui conditionnent l’intégration sociale et donc les choix de nos actes pour faire société. Je vous propose cependant de fonder notre réflexion au cours de cette série sur une autre hypothèse, le primat de la reconnaissance. Bien que résultant d’une réflexion initiée par le jeune Hegel au début du XIXème siècle, celle-ci n’est arrivée à maturité que récemment (début des années 2000) avec le philosophe et sociologue allemand Axel Honneth qui précise que ce sont les besoins de reconnaissance de l’Homme par autrui qui conditionnent le choix de ses actes.

 

Dans ce modèle intitulé « la lutte pour la reconnaissance », l’Homme est considéré comme étant pris dans une lutte continue et mutuelle pour sa reconnaissance par autrui. Il est donc poussé à l’expérience sociale de manière à combler ses besoins ontologiques de reconnaissance qui se déclinent selon trois dimensions que sont l’expérience de l’amour (qui donne accès à la confiance en soi), l’expérience juridique (qui mène au respect de soi comme personne de droits) et l’expérience de la solidarité (qui permet l’estime de soi).

 

Nous observons au quotidien que l’expérience sociale n’est cependant pas privée d’obstacles. De manière générale, l’Homme, dans cette lutte continue pour la reconnaissance, expérimente également des situations de mépris. Il vit davantage dans un « monde de déchirements » que dans un monde où il fait l’expérience de la pleine reconnaissance. De plus, les caractéristiques spécifiques de chaque société conditionnent cette dynamique fondamentale et nous observerons alors, dans le prochain billet de cette série, comment nos sociétés occidentales conditionnement le mouvement originel qui nous pousse à faire société. Nous verrons notamment, dans une perspective existentialiste, que le choix de nos actes serait peut-être davantage influencé, du moins dans sa dimension la plus consciente, par la réponse à notre angoisse existentielle.

 

Nous nous demanderons alors si ce conditionnement existentialiste du mouvement originel catalyse notre recherche d’un Dieu transcendant, que ce soit à travers la religion ou via le travail.

 

 

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