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Le goût et le coût de la quête de sens

Le goût et le coût de la quête de sens

Une histoire qui tienne, qui me tienne

 

Nous vivons une crise à la fois éthico-politique (crise de légitimité politique de l'État) et économique (création et répartition de la valeur économique) qui repose en partie sur des désaccords, plus ou moins conscients, à propos de nos conceptions de l’Homme, du monde et des finalités associées. Nous ne consacrons cependant ni le temps ni la rigueur nécessaires pour en discuter en profondeur et ainsi remonter jusqu’à ces racines fondamentales pourtant au cœur de nos enjeux modernes.

 

Les organisations, tant privées qui publiques, connaissent aujourd’hui des enjeux similaires à propos du sens du travail. Traditionnellement, le travail représentait pour Aristote, Marx ou Arendt le moyen de se construire soi-même en façonnant le monde, c’est à dire de réaliser la condition humaine. Néanmoins, lorsque nos œuvres sont éphémères, instables ou encore lorsque nous travaillons sur des flux d’informations et non sur des objets concrets et palpables, la finalité de notre travail devient floue et nous avons l’impression que le monde que créent nos mains et nos cerveaux se liquéfie, disparait, comme les opportunités de fabriquer du sens.

 

De plus, nous faisons l’expérience quasi-quotidienne de désaccords entre ce que nous vivons dans ces organisations et ce que nous estimons être nos propres idéaux. Cette situation aboutit régulièrement à des injonctions contradictoires qui, accumulées mais surtout ignorées par ceux qui en sont à l’origine, génèrent des tensions identitaires et catalysent alors notre quête de sens au travail.

 

Lorsque l'appel humain à connaitre sa raison d'être se heurte au silence déraisonnable du monde, lorsque nous devons construire une histoire qui tienne, mais surtout qui nous tienne, pour réduire notre souffrance ou simplement préserver notre santé mentale, croyant ou non, religieux ou non, malgré la science formelle moderne, malgré le laïcisme intégriste, la spiritualité se développe avec force et sous de multiples formes (souhait de retour à la nature, engouement pour les cultures orientales, culte des soins, etc.).

 

Les modernes cherchent en effet à renouveler cette connexion avec l’intuition, avec l’intériorité, que ce soit en réaction « l’impure rationalité moderne » qui chasse  les opportunités de transcendance dans l'espace social ou encore pour favoriser le salut de leur âme dans une société où ils interrogent leur impact sur la communauté.

 

 

Vouée à l’échec?

 

Une fois que je l’aurai trouvé le sens de ma vie, de mon travail, ou plutôt que j’avancerai et ferai des choix en fonction des nouvelles réponses issues de ce questionnement continu, est-ce que je serai plus heureux? Cette quête de sens, supposément source d’émancipation, ne pourrait-elle pas seulement générer des réponses insatisfaisantes, car en termes humains, à l’appel humain à connaitre sa raison d’être?

 

Et où se situe-t-elle? Repose-t-elle sur une réflexion qui se place davantage dans mon intériorité, à l’extérieur de l’Homme (l’existentialisme stipulant que l’homme est constamment hors de lui-même, qu’il ne peut chercher en lui l’état authentique qui le poussera à agir et que c’est hors de lui que se situe la source de sa libération), dans la réalité existentielle de la sphère interhumaine (comme pour l'être humain bubérien qui ne peut accéder à la vie authentique que s'il entre dans la relation Je-Tu confirmant ainsi l'altérité de l'autre) ou dans la nature?

 

Dans l’échantillon non-représentatif et biaisé des jeunes professionnels que je côtoient, ce que j’observe, c’est que la réponse semble se trouver essentiellement à l’échelle individuelle et dans une conception romantique du travail qui constituerait une série d’opportunités d’expérimentation et de réalisation d’un soi authentique. Nous multiplierions ainsi des expériences de travail nombreuses et diversifiées afin de le trouver plus rapidement possible car le malaise quotidien du vide de sens est insupportable.

 

Mais cet accroissement des possibilités de réalisation de soi n’illustre-t-il pas davantage la récupération des idéaux d’un individualisme néolibéral dont les exigences d'émancipation constituent finalement les fondements de l’idéologie légitimant une nouvelle étape d'expansion capitaliste?

 

Ce discours de la quête de sens au travail constitue-t-il la source de notre émancipation ou un moyen détourné du « capitalisme flexible » pour que les travailleurs perçoivent qu’ils ne s’engagent plus seulement en réaction à des pressions externes mais davantage pour des motifs intrinsèques?

 

 

Normalisation de l’idéal d’émancipation

 

Au-delà de notre système économique, l’influence des décideurs au travail est également à questionner. Dans un contexte sociétal qui favorise une porosité grandissante entre la vie privée et professionnelle ainsi que la centralité du travail dans la construction identitaire, nous observons en effet une diffusion des modèles de représentation de l’Homme et du monde véhiculés par les idéologies managériales dans notre sphère privée et citoyenne.

 

Le management, qui porte en son sein une dimension symbolique et instrumentale des rapports sociaux, est avant tout l'actualisation d'une certaine conception du vrai, du bien et du beau, avec des implications épistémologiques, éthiques et esthétiques très concrètes. L'organisation réclame une adhésion à des principes fondateurs et structurants qui génère chez les individus qui y agissent un discours et une vision du monde ainsi que de la vie qui leur permettent d'appréhender "l'environnement extérieur" d'une façon uniforme et systématique.

 

Avec un travail qui constitue désormais la principale occupation des individus et une source identitaire majeure, la rationalité moderne ainsi que les idéologies managériales séduisantes ont des impacts majeurs sur les conceptions du rapport à soi, du rapport à l’autre et du rapport au transcendant des individus : diminution des comportements de solidarité, apologie du calcul efficace, éloge de la méritocratie, management de la conviction, idolâtrie du chiffrable, etc.

 

Ont-ils également des impacts sur notre quête de sens? Je le pense et je l’observe. Ceux-ci catalysent en effet tout autant la normalisation des valeurs et des questionnements existentiels des individus. Dans un mouvement de transition du désir de toute puissance organisationnelle vers un désir de toute puissance individuelle, la culture de la performance, les illusions de l’excellence ou encore le dépassement des limites semblent en effet caractériser de plus en plus les idéaux d’émancipation.

 

Mais il me semble également pertinent de pousser la réflexion jusqu’à se demander si cette tendance générale de la quête de sens chez les travailleurs ne serait pas extérieure à eux.

 

N’assistons-nous pas davantage à une psychologisation volontaire des contradictions du management moderne, c’est à dire à l’identification de causes individuelles à des paradoxes purement organisationnels? Ou encore, ces injonctions contradictoires vécues au quotidien ne correspondent-elles pas plutôt à l’incapacité des modèles d’organisation du travail et de management génériques et universels à combler la singularité de la relation au travail?

 

Dans ce contexte, il apparait alors légitime de se questionner sur la compatibilité entre la quête de sens pensée et catalysée par la rationalité managériale et la quête de sens, authentique ou non, des travailleurs, pratiquée, volontairement ou non, pour déclencher une transformation de soi.

 

 

Des espaces physiques et temporels de réflexivité

 

Il est essentiel, pour notre propre bien-être et celui de nos semblables, qu’ensemble nous nous co-sensibilisions et nous nous co-habilitions à analyser et remettre en question ces concepts normatifs qui dénaturalisent notre émancipation individuelle et collective. Nous devons accepter de sortir du confort sclérosant des discours savants issus d’une science essentiellement matérialiste, des concepts managériaux séduisants issus d’une gestion devenue purement rationnelle et nous réapproprier, individuellement et collectivement, notre spiritualité.

 

C’est d’ailleurs bien sympa tout ce bla bla, mais on fait quoi ; on se réunit autour d’un feu et on refait le monde? Ce que je vous propose en fait, c’est de nous approprier, avec un groupe de 7 à 10 personnes, à l’automne prochain, durant une fin de semaine, un espace physique et temporel de réflexivité qui nous permette de prendre du recul, en dehors du rythme effréné de la ville et du confort matériel de notre vie professionnelle, pour que nous co-construisions, à travers une réflexion à la fois critique et libre, en renouant avec la tradition humaniste et la rigueur du raisonnement, et à partir des textes fondamentaux des penseurs classiques des sciences humaines et sociales (philosophie, sociologie, anthropologie, sciences politiques, etc.), une pratique critique de l’émancipation individuelle et collective.

 

Les nouvelles voies d’émancipation identifiées à travers ces différentes fins de semaine philosophiques ne seront pas plus « authentiques », car nous ne serons toujours que des sujets socialement construits, mais elles seront toutefois normées par des idéaux issus de sensibilité plus diversifiées, diminuant potentiellement ainsi le mal-être que peut causer l’inadéquation de notre sensibilité particulière à l’unique idéal d’émancipation qui nous est proposé.

 

Nous répondons au monde par un excès de silence. Il est temps de prendre la parole, avec rigueur et responsabilité.

 


Photo: "La perte du sens", un bronze de Bruce Krebs

 

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