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Le fond et la forme: un entretien avec Bernard Descôteaux

Le fond et la forme: un entretien avec Bernard Descôteaux

Francis Gosselin: Sous votre direction, Le Devoir a connu des années record, en termes de distribution et de profits, et ce malgré une conjoncture difficile. Comment expliquez-vous cela?

 

Bernard Descôteaux: Il y a des phénomènes qui ne s'expliquent pas. Le premier grand virage, Le Devoir l'a pris en 1990. J'ai toujours dit que ma prédécesseure, Lise Bissonnette, avait refondé Le Devoir. J'étais sérieux. 

 

Ceci dit, quand je suis arrivé en 1999, c'était d'abord une opération administrative et financière. Il fallait donner au Devoir les moyens de ses ambitions, et surtout, le sortir d'une période de déficits chroniques. 

 

C'est ensuite que nous nous sommes posés la question des nouvelles façons de faire du journalisme.

 

D'emblée, on a refait la maquette du journal. Puis on a introduit un recours plus systématique à la photo, non pas comme objet illustrant la tête, mais comme élément d'information supplémentaire. C'est une transformation qui s'est faite tranquillement, sur le papier, au fil des années. On a vu qu'il était possible d'avoir une progression vers le samedi, en reculant dans le temps le vendredi, en enrichissant le contenu du journal. 

 

En même temps, Le Devoir s'est ouvert au web. Pas par prescience — il serait illusoire de prétendre qu'on savait où nous allions — mais pour expérimenter. Contrairement à d'autres, nous n'avons pas de certitudes en la matière. Alors comme on le fait souvent, deux ou trois journalistes fascinés par internet ont créé une première version en 1997. C'était vraiment très sommaire, mais on l'a fait évoluer, trouvé des partenaires. Il sont devenus amis de la maison, nous alimentant en propositions, en idées, en projets. 

 

C'est ainsi qu'on a travaillé pendant plusieurs années avec VDL2 (maintenant Phéromone). À l'époque, Philippe Le Roux a beaucoup contribué à faire émerger notre vision stratégique. C'est avec une telle ouverture que nous avons su évoluer avec nos partenaires, en vue de prendre un virage numérique beaucoup plus consistant. 

 

 

FG: Dans son dernier rapport sur l'innovation, le New York Times parle de "repackaging" des contenus, de ses archives notamment. Quelle place ces idées occupent-elles pour vous?

 

BD: C'est effectivement une grande richesse que d'avoir des archives. Dans notre cas, le problème est l'accessibilité de ces documents: pour les années de 1910 à 1992, nos archives n'existent que sur microfilm. 

 

À un moment, nous avions convenu d'une entente avec Google mais ça n'a pas marché. 

 

L'exploitation de ce patrimoine est donc très lourd en ce moment. Dans la plateforme numérique, on a commencé à produire des livrets à partir de nos archives récentes. Le premier livret, que nous comptons dévoiler bientôt, reprendra certains textes du Devoir de philosophie. 

 

On a aussi republié des textes de Pax Plante sur la corruption à Montréal à la fin des années '40, sous forme de livre, un document d'une centaine de pages. Les 42 chroniques initiales étaient un peu répétitives. En ajoutant des photos d'époque, on se retrouve avec un superbe document. 

 

On en prépare d'autres, à exploiter. Notre plateforme numérique misera beaucoup sur ces nouveaux contenus enrichis. Des textes déjà publiés sur un même sujet, permettant un retour dans le passé, jetant un éclairage nouveau sur l'actualité. On pense à la guerre de 14-18 et aux textes d'Henri Bourassa, revenant d'Europe, commentant les débats d'ici qui ont mené à notre entrée en guerre. 

 

C'est dans la mesure où cette remise en forme devient pertinente pour le lecteur que l'idée du repackaging prend tout son sens. 

 

 

 

FG : Ce travail n'est pas typiquement le métier du journaliste. Comment ceux-ci réagissent-ils face à ces nouvelles pratiques? 

 

BD : Nous avons la chance d'avoir un directeur de la documentation qui est un bibliothécaire, et nous avons nommé un responsable des projets spéciaux qui est par ailleurs un historien. 

 

Nous avons constaté au fil des années que notre public réagit très favorablement à l'élément historique.

 

Pour nos journalistes, le recours aux archives et aux bases de données n'est pas un phénomène entièrement nouveau. Ce qui change, c'est la durée sur laquelle on utilise celles-ci. Généralement, on pouvait revenir en arrière 3 mois, certains plus téméraires à 6 mois ; quand on écrit un article d'information, la mise en perspective est de très courte dans la durée. Au Devoir, et ailleurs. 

 

Le papier offre un espace limité, alors que le numérique n'a pas cette contrainte. À côté de l'article, une source, sur laquelle le lecteur aura le loisir de cliquer ou non. À lui de dire "je fais le choix d'aller lire ces éléments contextuels". Avec la numérisation éventuelle de tous nos contenus, on pourra revenir un siècle en arrière de cette façon. 

 

 

FG : Qu'est-ce que cela représente pour l'organisation du travail au Devoir. Quelles changements anticipez-vous à court et moyen terme? 

 

BD : Nous sommes dans une période de changement culturel profond. Cela fait 17 ans qu'on a un pied dans le numérique, mais en gardant les réflexes du papier. Ce sont des réflexes que nous portons depuis 104 ans : un deadline, une approche quotidienne, des séries, des rubriques. C'est une certaine "zone de confort", de laquelle il est difficile de sortir.

 

Un exemple qui m'a toujours fasciné, c'est Le Monde, dont j'avais rencontré l'un des rédacteurs-en-chef en visite à Montréal. Ils venaient de changer leur formule, alors je leur ai demandé comment ils avaient fait? 

 

"On ne les a pas convaincus, on a simplement embauché des jeunes journalistes. On a stratifié la salle de rédaction. Ça a créé des problèmes d'ordre économique, mais les jeunes sont beaucoup plus près de cette nouvelle réalité. Ce mélange nous a servi à réaliser une sorte d'incubation dans la salle de rédaction.  

 

C'est toujours un peu comme ça que ça se fait. Par ailleurs, dans le contexte actuel, une pression économique très forte plane sur l'industrie des médias traditionnels. Cela force le changement, et crée beaucoup d'inquiétude quant à l'avenir des journalistes et du journalisme.

 

 

FG : Dans son plus récent plan quinquennal, l'ONF évoque l'inévitable convergence entre plateforme et oeuvres. Comment cela se décline-t-il pour les quotidiens?

 

BD : Il y a divers éléments dans cette question, et donc dans la réponse.

 

D'abord, chaque fois qu'on conçoit une plateforme, on conçoit aussi ses contraintes, ses règles. Si on accroît la souplesse et la liberté, on pose également de nouvelles exigences — identifier une version concise de l'article, considérer davantage le lecteur, la pluralité des plateformes, etc. On ajoute donc au titre une amorce, "vendeuse", qui dit le contenu — une sorte d'exercice mental qui a son importance, qui enrichit et force à définir la pensée. 

 

Tout cela, c'est la plateforme qui le permet, et l'exige. 

 

Évidemment, les articles dans le Devoir sont généralement très longs. La plateforme va nous dire combien de personnes ont lu l'article, et à quel endroit il se sont arrêtés ; deux paragraphes, un paragraphe…? le lecteur s'est-il rendu à la fin? Cela nous obligera certainement à modifier notre façon d'écrire et de présenter les choses. L'objectif d'un quotidien, après tout, c'est quand même d'être lu. Même si la plateforme permet d'écrire 10000 mots, c'est une ouverture et une contrainte. 

 

Par ailleurs, pour les gens qui vont produire la mise en forme, du contenu sur le web, cela implique aussi des façons de procéder différentes. Le recours à la photo, à la vidéo, est pour nous va être un élément très important, et il le deviendra encore davantage. On abordera également lentement la question du journalisme de données, dans le cadre duquel nous allons travailler avec l'INIS et 37e avenue. 

 

Ce sont des approches très différentes qu'exigent les plateformes. Nous allons les aborder tranquillement, mais franchement. 

 

 

 

FG : Évidemment, la question de la gratuité de l'information est, particulièrement au Québec, un enjeu central. Comment vous positionnez-vous sur cette question? 

 

BD : On va garder essentiellement l'idée de base qu'on a déployé depuis 2002-2003 et qui fonctionne très bien : le contenu ne peut pas être gratuit, ne peut pas être entièrement gratuit. On part du principe qu'il n'y a jamais rien de gratuit de la vie, et que si on vous donne, c'est que quelqu'un d'autre paie pour ce qu'on vous donne. Est-ce que ça vaut la peine? Je crois que non. 

 

Notre posture est aussi simplement le reflet d'une situation, d'un contexte économique. Le Devoir n'a pas le "luxe" d'aller vers la gratuité. Parce que foncièrement, c'est ça, un luxe. Je ne crois pas qu'un financement par la publicité ne puisse jamais permettre de financer un Devoir+, une Presse+, un Soleil+. 

 

Je n'y crois tout simplement pas pas… le modèle pris par La Presse, c'est un modèle de subvention, une entreprise rentable subventionne le fonctionnement de l'expérience d'une autre entreprise. Ailleurs, ce pourrait être un gouvernement, ou un trust comme dans le cas de The Guardian. 

 

Ici, dans le milieu culturel, les Conseils des Arts donne à l'expérimentation dans les nouveaux médias, la vidéo, etc. mais dans le monde des médias écrits, il n'y a pas de subvention. 

 

Ni au Québec ni au Canada. 

 

Il faut donc le faire avec nos moyens. Je ne vois pas comment on peut ne pas demander au lecteur de contribuer au contenu qu'on leur offre. L'expérience de LaPresse+ va nous dire si c'est possible. 

 

 

FG : Le papier reste-t-il un élément important du dispositif ? 

 

BD : On ne sent pas que les choix de Gesca sont définitifs… ils arrêtent le papier, bon bon. De quoi parle-t-on? Le mercredi? Le samedi? Ils sont visiblement devant toutes sortes d'interrogations. 

 

Hier on a entendu parler d'une rencontre entre Gesca et les syndicats régionaux. La pression est forte en termes d'échéanciers. Forcément, ils cherchent à susciter le débat. 

 

On voit aussi que Gesca veut tourner la page à la fois sur un investissement de dizaines d'années dans le journal papier, et on verra bien quelles responsabilités sociales ils se sentent envers leurs employés, leurs journalistes, le public des régions. 

 

Ce qui se profile suite à cette annonce, c'est un peu un abandon des régions en termes d'information.

 

 

FG : Est-ce donc la prérogative du quotidien indépendant?

 

BD : Un article récent citait Andrew Miller, le PDG du Guardian, qui disait qu'en fait, aucun quotidien ne pourrait survivre sans être subventionné d'une façon ou d'une autre par le privé. Qu'il n'y avait pas de rentabilité réelle à l'information. 

 

Le dilemme est toujours de savoir comment on garde la zone de liberté, d'indépendance tout en allant chercher des nouveaux revenus, faire du développement, s'appuyer sur d'autre groupes, de nouveaux investisseurs.

 

Dans le passé, on a rencontré des gens qui voulaient investir. À la première minute de la rencontre, ils te garantissent toute la liberté, puis à la 20e minute, ils disaient "jamais je n'accepterai dans MON journal…". Il faut miser sur des investisseurs patients, avec une responsabilité sociale — le Fonds de Solidarité, Desjardins. Certains lecteurs ont même investi.

 

Le comité qu'avait piloté Kerry en 2008-2009 au Sénat était arrivé à la recommandation de trouver une formule pour trouver des format sans but lucratif. Quelle est la formule? Le Devoir a eu la chance, tout au long de son histoire, d'être appuyé de façon très importante par ses lecteurs, son public, qui a investi en faisant des dons, en acceptant de payer leur abonnement, leur journal en kiosque plus cher.

 

Le problème va se reposer certainement dans l'avenir. Quelle est la solution qu'on va trouver? Est-ce que des miracles peuvent survenir? La disparition des journaux papier de Gesca fera-t-elle en sorte que LeDevoir connaîtra des jours fastes? God knows… mais c'est une possibilité quoique jamais rien n'est assuré. 

 

Dans le contexte où nous sommes, on ne peut pas faire de plans d'affaires comme il y a 10-15 ans. On lance un journal, voici la rentabilité. 

 

Personne n'est capable, même pour le numérique. Le modèle est encore en train d'être inventé. Et quand on y sera arrivés, à structurer le modèle de façon définitive… on sera morts.

 

C'est une période stimulante de changement, mais il faut être capables de vivre avec ça, de l'accepter. Des gens sont réfractaires au changement, ce qui crée une tension qu'ils sont incapables de vivre. Les gestionnaires, les employés ; tout le monde doit accepter de vivre avec une dose d'incertitude assez élevée… 

 

... et en même temps, c'est ça l'aventure !

 


Bernard Descoteaux a été rencontré dans son bureau le 22 mai 2014. L'entretien a été nettoyé par souci de concision, sans altérer le fond (!). Toute erreur de retranscription est celle de l'auteur. 

 

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