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Le design, agent de changement social

Le design, agent de changement social

Je suis une passionnée de design et j’ai le grand privilège d’être la directrice d’un nouveau programme en design de produits à l’Université Laval. Par le passé, j’ai enseigné le design industriel et participé à plusieurs projets de recherche. Mon principal intérêt en design est l’empathie: en d’autres mots, comment s’assurer par différentes méthodes de bien saisir les problématiques humaines et y être sensibles, essayer de se mettre à la place de l’usager et intégrer ces considérations dans la façon de concevoir les objets du quotidien, de la cuillère à l’autobus en passant par les pylônes électriques.

 

Mes recherches portent en particulier sur les objets qui sont souvent considérés comme des nuisances dans les milieux de vie ou qui portent préjudice au bien-être et aux aspirations des individus ou d’une collectivité. J’ai travaillé sur le rôle du design dans les projets d’équipements techniques (pylônes, éoliennes, autoroutes, poteaux électriques, etc.). J’essaie de comprendre comment le design peut intervenir pour améliorer ces situations hostiles, notamment en interprétant les préoccupations des citoyens. 

 

Foule

 

Qu’est-ce que le design?


On associe souvent le design à la mode, aux tendances, aux objets dits «design» de style minimaliste. Bien sûr, le design c’est en partie cela, mais pas uniquement. C’est une discipline qui, dans ses fondements mêmes, propose d’améliorer la vie de tous les jours par la conception d’objets et de services utiles, attrayants, adaptés et appropriés aux usages et aux expériences humaines.

 

En effet, le design est né de deux phénomènes associés à l’émergence de la société moderne lors de son entrée dans l’industrialisation: la production de masse et la consommation de masse. C’est en reconnaissant peu à peu la nécessité de recourir à un intermédiaire qui saurait jongler d’une part avec les besoins de fabrication et les réalités des machines et, d’autre part, avec la société changeante de l’époque, l’émergence de la classe moyenne et les transformations des modes de vie que le design est devenu de plus en plus important. Il réfère ainsi à ce processus qui permet d’anticiper les problématiques liées à la fabrication et à l’utilisation d’un objet. Il implique donc de réfléchir principalement à la qualité des objets fabriqués pour améliorer la vie de tous les jours et aux moyens d’assurer cette qualité.

 

Par la compréhension du monde matériel dans lequel nous habitons tous, le design, comme champ de connaissances, appelle à explorer et à prendre en compte à la fois les manières dont on fabrique ce monde, dont on en fait l’expérience, dont on l’apprécie et l’univers de significations qui y est associé. Le design, en principe, vise l’élaboration de solutions pertinentes aux problématiques de la société actuelle et à embellir la vie grâce à des propositions adéquates, qui ont du sens pour les personnes et créent un attachement.

 

Quelles sont ces solutions? Il y a en a plusieurs. C’est, par exemple, remodeler la chaise d’attente d’hôpital et l’adapter en fonction des besoins d’un malade qui a de la difficulté à s’asseoir parce qu’il a mal au dos et préfèrerait être un peu plus allongé. C’est faire de ces environnements souvent hostiles que sont les hôpitaux des environnements plus apaisants, plus humains. C’est réduire la douleur lors d’une prise de sang grâce à la conception d’un système de seringue à la fois plus efficace et à l’apparence plus réconfortante.

 

C’est aussi structurer l’information concernant ces objets pour qu’elle soit lisible et agréable afin d’en faciliter l’usage. C’est revoir les prothèses et en faire de beaux objets qui font la fierté de ceux qui les portent et qui soulignent leur identité plutôt que de l’annihiler. Le design, c’est aussi analyser les manières de vivre pour trouver de nouvelles pistes de solution afin de rendre attrayant le transport collectif, d’améliorer le sac à dos des écoliers souvent trop lourd et peu ergonomique.

 

C’est s’assurer que tous les usagers (les petits comme les grands, en santé ou pas, jeune ou vieux) sont considérés lors de la conception ou de l’amélioration d’objets et d’environnements quotidiens, en particulier pour les services publics. Je crois donc profondément à la contribution du design comme agent de changement dans la société, surtout quand il sert des enjeux sociaux.

 

Ainsi, le design permet de transformer l’espace, les objets, les images ou encore les services en leur donnant une identité, mais aussi en transposant les valeurs de la société dans la matérialité, en tissant des liens sociaux ainsi qu’en répondant à des problématiques sociales et économiques. Le design est un agent de différenciation et de création de valeurs qui intervient dans toutes les sphères de l’activité humaine et du quotidien, du spectre de l’ordinaire au plus spectaculaire.

 

 

Une activité de créativité et d’analyse


Pour arriver à ce résultat, le design ne peut être seulement une activité créative, il doit également en être une d’analyse. Cette dernière repose sur un point de vue holistique des problématiques de différentes natures. Le design vise à favoriser la cohérence parmi un grand nombre de facteurs à considérer: techniques, ergonomiques, économiques, esthétiques, fonctionnels, symboliques, pour ne nommer que ceux-là.

 

Par conséquent, le design implique également la considération du développement économique et social de toute production. Par sa démarche d’analyse transversale et itérative d’une problématique, il apporte une perspective créative et concrète. On passe donc d’un projet dont les intentions sont d’abord abstraites, pour devenir de plus en plus tangibles et se concrétiser dans un produit, un service ou les deux.

Par ailleurs, la pratique du design a beaucoup évolué ces dernières années et son champ d’expertise n’est plus uniquement celui de la création ou uniquement associé à sa finalité, le produit. On parle de plus en plus de design de services, de design management, de design thinking, de design de politiques. On insiste ainsi sur le mode de raisonnement itératif qui est initié dans un processus de design et qui peut être appliqué dans d’autres contextes.

 

Enfin, le design demeure toujours tributaire d’une responsabilité sociale et publique, car il vise à améliorer la qualité de vie et à contribuer à la pérennité de l’environnement. Il devrait, en ce sens, privilégier le bien collectif en favorisant le bien-être global des populations par la sélection d’un geste, d’une action, d’un service, bref, d’une intervention matérielle ou immatérielle appropriée au contexte spatial, culturel et social. Le design doit s’engager à susciter de la valeur et du sens.

En somme, le design n’est pas limité à une discipline «artistique» ou d’intervention «créative»; il renvoie graduellement à un champ plus vaste d’études, voire à une culture du design liée à la compréhension des conditions de transformation du monde matériel dans lequel nous vivons tous et de tous les objets qui facilitent ou non notre vie quotidienne.

 

C’est donc selon cette perspective sur le design que ce blogue sera abordé. Ces pensées de design que je partagerai avec vous, permettront, je l’espère, une ouverture vers cette culture du design et ses promesses, tout autant que vers certains de ses écueils.


Ce texte est initialement paru sur le site de la revue Contact de l'Université Laval. Nous le reproduisons ici avec permission de l'auteure. Image: mappingsocialdesign.com

 

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