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La nécessité de l’inutile

La nécessité de l’inutile

Dans un monde de productivité et d’efficacité, où l’argent domine notre rapport au monde, certains tentent de tout réduire à quelques colonnes de chiffres. Dans ce rapport de production économique qui englobe tout, jusqu’aux sphères de l’éducation, du divertissement, des arts et de la culture, il est usuel de poser la question de l’utilité des choses. En effet, nous ne pouvons poser une action sans entraîner dans son sillage sa dimension économique: quel bénéfice puis-je en tirer? Est-ce que mon rendement ou ma productivité en sera affecté(e)? Quel sera mon ROI? Chacune de ces questions est nécessaire et évidente, et pourtant, ne reflète qu’une infime partie de la connaissance.

 

Ces questions ne résolvent pas tout. Bien que l’on sache confusément que la raison d’être d’une entreprise dépasse largement cette dimension, il est commun, voire pratique, de se fier à des calculs. La chose étant théorisée, les unités de mesure déjà données; il serait fortuit de s’en passer. C’est d’ailleurs ainsi que l’on définit généralement l’utilité contemporaine: tout ce qui nous permettra de calculer, de voir apparaître l’efficience de la chose. Sans retour sur investissement, il n’y a rien.

 

 

À quoi servent les philosophes ?

 

On apprenait dernièrement (!) que la philosophie est en train de révolutionner le monde des affaires. Selon un article paru dans le Huffington Post, les entrepreneurs et employés ayant étudiés la philosophie seraient des gens créatifs, favorisant l’innovation, contribuant au succès des entreprises. C’est ainsi que la discipline la plus inutile qui soit, la philosophie, devient tout à coup facteur d’utilité. La philosophie peut-elle être profitable sans se dénaturer? Et profitable pour qui? Les princes!, s’exclameront les machiavélistes de ce monde (comprenant bien mal Machiavel).

 

La philosophie ne détient pas la vérité, elle est en quête. C’est le propre de sa définition. Pour ce faire, le rôle que doit jouer le philosophe est celui de poser des questions. Comme nous le fait remarquer Gadamer, il est prétendument plus facile de poser des questions que d’y répondre. On croit en effet à tord que de questionner est la position de faiblesse dans une discussion, car nous avons le beau rôle: celui de ne pas répondre et de pouvoir mener l’interlocuteur en bateau. Or, selon Gadamer, mettre en forme une question, c’est déjà pointer une chose et vouloir percer son mystère. C’est dire que l’on lui reconnaît une existence et que l’on cherche son essence, affirmant du même souffle notre propre ignorance.

 

Ainsi, au lieu d’accepter toute réponse comme étant possiblement la bonne, la question philosophique délimite déjà l’horizon et demeure ouverte à tout élément infirmant ou non son avancée. Alors que nous croyons que le philosophe tente de nous berner parce qu’il nous pose sans cesse des questions, Gadamer affirme que tout ce qu’il cherche à faire, c’est de comprendre. Et comme la philosophie désire ultimement connaître pour connaître, il va sans dire que ce savoir n’a aucune utilité première puisqu’il s’agit bien souvent de l’être des choses.

 

 

Du bon usage de la philosophie

 

Dans le même ordre d’idées, la philosophie est tout sauf utile puisqu’il lui faut du temps pour penser. Elle doit pouvoir se soustraire au flux incessant d’informations, de stimuli, d’images, de lumière afin de revenir au nécessaire, à l’essence-même des choses. La mise à l’écart permet la vue d’ensemble, c’est à dire le recul nécessaire pour voir l’étendue du problème, ses ramifications, ses noeuds. A se concentrer uniquement sur ce qui apparaît dans l’immédiat, comme nous le faisons quotidiennement, on s’assujettit à des réponses rapides, faciles et bien incomplètes. C’est le triomphe de la doxa (l’opinion) sur la pensée.

 

Avoir au sein d’une entreprise quelqu’un qui ne contribue pas à sa rentabilité, mais qui remet en cause, qui critique, cela ne se voit que très rarement. Comment explique-t-on, dès lors, cet engouement 

pour le philosophe des affaires ? S’il joue son rôle fondamental, soit celui de questionner, dont le but est purement non-utile?

 

S’extirper de l’opinion, tendre vers la vérité de la chose en l’éloignant de son non-savoir, c’est le propre de la question et cela peut se faire au sein même d’un milieu de travail. Il n’est pas nécessaire de se sortir du monde. Et l’utile n’est pas uniquement ce qui permet de monnayer nos échanges; c’est aussi ce qui sert l’humain en tant que tel.

 

Faire entrer la philosophie dans le monde des affaires, c’est avoir la volonté de voir les choses autrement. C’est tenter de réinventer le monde dans lequel nous vivons pour trouver de nouvelles solutions aux problèmes complexes que nous lègue le capitalisme. Cela nous sert à ne pas perdre de vue le monde dans lequel nous oeuvrons afin de répondre à l’appel constant et de plus en plus criant de la liberté, de la reconnaissance des droits et plus largement de l’humanité.

 

Nous sommes à un carrefour dans lequel nous ne pouvons faire marche arrière et qui de mieux placés que les philosophes pour oser poser les questions que personne ne veut se poser, prétextant le manque de temps, le manque de soutien, le manque de repères et la peur du vide?!

 

Bien entendu, la philosophie a ceci d’embêtant que tant qu’elle n’a pas trouvé de réponse satisfaisante, elle continue sa quête. Dès lors, il devient plus pratique, plus utile, de fermer les yeux sur une réalité, de continuer en ne pensant qu’à demi; laissant la philosophie là où on le veut bien, soit dans « son » monde des nuées.

 


Image: Anna Schuleit, Bloom

 

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