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La gougoune

La gougoune

Deuxième billet depuis le Vietnam (après un premier) d’une série qui prosaïquement aurait pu s’intituler « essais sur le partage et le changement ». Sauf que voilà, en toute honnêteté, on parle plutôt d’un texte écrit depuis une chambre d’hôtel par un gars qui ne peut aller bien loin parce que ses espadrilles sont encore trempées de la veille (voir « l’incident » de l’imperméable).

 

Chroniques d’un gars aux pieds trempes, avouez que c’est moins vendeur.

 

J’ai donc intitulé ce billet « la gougoune » (tong, pour nos amis Français) car ce sont pour les mêmes raisons que je n’avais pas d’imperméable hier que je n’ai pas de gougounes aujourd’hui.

 

Deux noms de billets qui ressemblent davantage à des trous de mini-putt (qui a oublié le vaut-mieux-essayer-de-la-passer-par-la-bande « totem » ou le pas-trop-fort-mais-pas-trop-faible-non-plus « plateau » ?) qu’à une réflexion sérieuse.

 

Et pourtant.

 

Des gougounes : ces trucs de plastique au « claqueti » unique qui me permettraient d’échapper à ma chambre et à sa climatisation au débit plus puissant que celui de son réseau wifi. Mon salut vers une tisane bien chaude et des pastilles pour la toux!

 

Non, si je n’ai pas de gougounes, c’est tout simplement parce que je suis un peu con. J’assume, et je m’explique.

 

Ce n’est parce que ça coute cher que j’ai omis d’en acheter. Pour 10$, j’aurais même pu en avoir quelques combinaisons assorties à mon humeur du jour, comme le font les mordus de la Swatch ou nos amis de chez f. & co avec leurs cravates. C’est là le paradoxe de bien des entreprises qui disparaissent aujourd’hui ; ce n’est pas par manque de moyens qu’ils oublient de s’équiper pour les mauvais jours. Comme ce n’est pas par manque de moyens qu’ils n’arrivent pas à se relever une fois la tempête passée. Pire, c’est généralement lorsque les ressources sont abondantes que sont délestées les capacités dynamiques et délaissées les petits gestes essentiels à la survie des organisations.

 

Or les solutions les moins chères sont souvent les meilleures, mais encore faut-il les considérer à temps. Qui plus est, les effets combinés d’une mauvaise planification et d’une absence de réflexes pour rebondir sont désastreux. Sans gougounes, les suites de mon périple sans imperméable sont bien pires; incapable d’échapper à la climatisation et de sortir chercher de quoi me soigner.

 

La crève me guette…

 

Sont publiées, année après année, des études qui démontrent l’absence de quelconque corrélation entre les dépenses en R&D et la capacité des firmes à se réinventer (Booz & co). Dépenser sans compter, sans vision, sans équipe pour faire vivre ces changements ne mène à rien.

 

Autrement dit, les riches ne s’en sortent pas mieux que les moins bien nantis lorsque vient le temps de changer, d’innover. Mais les petits changements et investissements au quotidien, ceux qui comme des gougounes ne coûtent pas particulièrement chers peuvent sembler vains ou carrément contre-intuitifs lorsque l’organisation en vogue se voit déjà dans ses futures rutilantes baskets de course.

 

Or ces petites remises en question, expérimentations rapides, périodes de réflexivité sont non seulement essentielles au succès de tout projet ; elles sont également moins dispendieuses et plus efficaces lorsqu’internalisées à même les routines quotidiennes d’une organisation. James (Jim) Dator, un futurologue que j’ai eu le privilège de côtoyer cet été, disait d’ailleurs qu’il convient de se demander non pas ce qu’il adviendra si les prévisions sont avérées, mais plutôt de s’intéresser aux conséquences si elles ne se matérialisent jamais.

 

En gros, de prévoir des gougounes au cas où les baskets prendraient l’eau. Ainsi,  si le premier billet traitait de l’importance du « timing » d’un changement, le second s’en prend à la fausse excuse du manque de ressources pour le mener à bien.

 

Car encore trop souvent, s’arrêter pour prendre le temps de s’élever et changer avant d’être contraint de le faire est un luxe que l’on ne s’autorise pas. Ce mode de gestion s’apparente d’ailleurs aux conseils de ma mère pour traverser un boulevard bondé d’Ho Chi Minh Ville : « surtout ne change pas de trajectoire ni de vitesse. Les autres t’éviteront ».

 

On remarquera au passage son côté plus pragmatique que mère poule, ainsi que la qualité très variable de ses conseils. Or dans un environnement d’affaires en constante accélération, cette logique ne tient pas. D’une part parce que les autres acteurs changent continuellement de voie et de vitesse, et se préoccupent très peu de renverser quelques touristes égarés ou mal renseignés par leur mère.

 

Dès lors, si le décor et les repères changent également, se pose la question : qu’est-ce qu’une trajectoire fixe lorsque l’horizon se déplace? Changer un peu au quotidien, c’est avoir pris le temps au préalable d’explorer d’autres avenues, de s’être paumé un peu afin de repérer des rues moins chaotiques à emprunter une fois venue l’heure de pointe. Changer un peu, c’est la sagesse du banlieusard qui part un peu avant plutôt que de subir le mouvement des autres.

 

Mettre un imperméable une fois trempé. Mettre des baskets imbibées pour aller chercher des gougounes. Traverser sans regarder. Autant de gestes qui mènent davantage à l’hôpital qu’à la gloire. Malheureusement des gestes que l’on observe encore trop souvent dans le monde des affaires. Ma mère, apprenant mes mésaventures, me répondit (encore ici sans excès de compassion mère-fils) : « pis après? Pis après tu y penseras avant ».

 

Apprendre, prévoir, évoluer. Souvent tautologiques, mais pas toujours bêtes ses conseils. Je vous l’avais dit.

 

 

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