Imprimer
/ Idées

SXSWedu Part IV: La créativité a-t-elle un âge ?

SXSWedu Part IV: La créativité a-t-elle un âge ?

Le lien entre le temps qui passe et le maintien d’une certaine capacité créative a fait l’objet de nombre d’études, tant dans le cas des individus que des organisations. La qualification de ce lien est difficile et chargée d’émotivité, les expressions souvent maladroites, particulièrement lorsqu’il est question des individus que nous sommes. C’est précisément cette perspective individuelle qui retiendra dans ce billet notre attention.

 

 

Trois perspectives sur l'évolution créative

 

À la question posée en titre, trois réponses paraissent se distinguer. Trois écoles.

Selon la première, c’est dans notre prime enfance que notre capacité créative est à son sommet. La vie passant, cette capacité se réduit peu à peu. Le facteur explicatif : la force décroissante de notre imagination et l’intégration progressive de contraintes sociales et culturelles stérilisantes.

 

Si la deuxième école reconnaît elle aussi la force de notre capacité créative dans la prime enfance, elle ne considère toutefois pas son déclin en fonction de l’âge de façon aussi linéaire. Pour les tenants de cette perspective, notre capacité créative s’amoindrirait dans les phases d’adolescence ainsi que dans les premières années de l’âge adulte pour, par la suite, reprendre de la vigueur puis se rétracter de nouveau progressivement à un âge plus avancé. Le facteur explicatif est cette fois-ci principalement celui du pouvoir. Pouvoir de l’imagination de l’enfant très jeune, pouvoir effectif de l’adulte au mitan de la vie, période durant laquelle son accès à diverses ressources est à son faîte.

 

La troisième école dessine, pour sa part, le profil de notre capacité créative sous la forme d’un « U ». Celle-ci dominerait à l’enfance puis, de nouveau, avec la vieillesse. L’explication ? La liberté ; maximale dans la prime enfance puis de nouveau reconquise avec l’âge alors que nous sommes à même de nous libérer de contraintes auxquelles nous avions jusque là dû nous soumettre.

 

 

La créativité en réserve

 

Si la vision de la première des écoles ici évoquée parait s’imposer pour beaucoup de nos contemporains, c’est sans doute parce que nous tendons à considérer notre capacité créative comme une « quantité » ou « réserve » intérieure qui, progressivement même si de façon irrégulière et avec d’heureux rebonds, tend à diminuer avec l’âge. Ce que l’on nomme parfois une respiration créative dont le souffle pourtant, et toujours, s’amenuise.

 

Cette vision me rappelle celle des carpocratiens, l’une des plus curieuses sectes de l’histoire. Les disciples de Carpocrate, au IIème siècle de notre ère, considéraient le mal comme une quantité intérieure définie. Pour se libérer de cette quantité donnée ou fixe de mal avant la mort, il fallait donc, avec le temps, l’épuiser en se livrant aux pires crimes et débauches. Vols, viols, incestes, dépravations ou meurtres, toute occasion devait être saisie afin de dilapider le mal que l’on portait en soi. Après une telle vie à dépenser le mal par nous contenu, on pouvait rejoindre le ciel parfaitement pur… Théorie funeste ; on sait bien sûr que le mal engendre le mal. Il n’est pas, en nous, une capacité dont la quantité est finie. Cette capacité se développe, se crée, d’abord par l’effet de son propre exercice.

 

Si la créativité est une capacité, si une capacité se construit avant tout de façon endogène, par sa propre pratique, et si nous semblons détenir fortement cette capacité dès notre prime enfance, pourquoi celle-ci ne croît-elle pas progressivement avec l’âge, une configuration non observée par les études menées ?  Répondre à cette question nous oblige à introduire une nouvelle dimension : notre capacité créative n’est pas formée qu’au sein de notre espace intérieur, elle ne nous est pas absolument individuelle, elle est aussi affectée par notre environnement extérieur.

 

Rapidement, le développement de cette capacité met donc en jeu notre relation avec autrui et, plus largement, un ensemble social et culturel. Si elle tend souvent à décroître avec l’âge, c’est d’abord parce que nous intégrons un certain nombre de règles qui nous permettent bien sûr d’agir, souvent pour le mieux, mais qui nous contraignent aussi. Si nous n’y prenons garde, nous courons alors le risque de passer d’une pensée alerte, ou créative, à une pensée inerte, ou reproductive. Notons que ce qui est vrai pour un individu, l’est aussi pour une organisation.

 

"nous courons alors le risque de passer 

d’une pensée alerte, ou créative, 

à une pensée inerte, ou reproductive"

 

La conséquence que j’en tire sur l’enseignement de ce qui est devenue une « matière universitaire », la créativité ?  Celle-ci : favoriser l’essor de la capacité créative d’un individu ne peut se faire par un seul travail sur la personne mais impose de considérer aussi son rapport au monde. C’est en effet dans ce nœud profond et fondateur entre moi et le monde que se joue la force de la capacité de création.

 

On prête cette parole à Jacques Brel, je l’aime beaucoup :

 

« Il vient toujours un temps où, encore enfant, on regarde les adultes autour de nous et où l’on se dit : ou c’est eux qui sont complètement cons, ou c’est moi. Je crois que, dans notre vie, beaucoup de choses dépendent de la réponse que l’on donne à cette question. »

 

J’ai conclu ma précédente chronique avec l’interrogation suivante : « Rendre plus libre, ne devrait-il pas être le but premier de la transmission d’un savoir ? » Rendre plus libre, c’est aussi apprendre à nos étudiants, quels qu’il soit, à nous dire « merde ».


Photo: Old Man and his Music, Patrick Reardon (Water Color, many layers)

 

comments powered by Disqus