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L'Internet peut-il tuer l'Internet ?

L'Internet peut-il tuer l'Internet ?

L'Internet pourrait tout digérer. S'en extraire sera de plus en plus difficile et une déconnexion raisonnée pourrait ne profiter qu'à quelques-uns. Les autres vont sombrer dans un trou noir numérique, confortable et très accueillant mais presque aliénant. Les marchands numériques anticiperont des besoins non exprimés. Ils présenteront des interfaces, livreront des services et des produits avant même que l'on y pense. Mais pour ces usagers, victimes plus ou moins consentantes, l'Internet pourrait avoir tué l'Internet. Dystopie ? Non, c'est un scénario plausible au croisement de la recherche académique, des affaires, de la technologie et des comportements.

 

L'Internet est un réseau qui met en relation des nœuds. Ces nœuds peuvent être des machines, des services, des comportements d'usage et plus récemment des objets ou plus justement des choses (Internet of Things). Demain des humains ? Oui, c'est fort probable et d'ailleurs l'on parle déjà de l'Internet of Everything. Dans la vision fondatrice et théorique de l'Internet, le réseau est sans frictions, i.e. qu'il est possible à partir de n'importe quel point d'entrée d'atteindre un autre nœud du réseau à partir d'un protocole d'échange. Le Web n'est qu'une exploitation des potentialités offertes par l'Internet, mais c'est la plus populaire et le protocole HTTP permet un déplacement en tout point du réseau par les hyperliens. Enfin en théorie.

 

Le fondement libertaire, associé à un Internet ouvert réside dans ce principe simple, mais très puissant. L'on peut découvrir et parcourir des territoires numériques vastes, apprendre, découvrir, échanger et accéder à de l'information et des contenus que seule la capacité cognitive individuelle peut contraindre. Le hasard de la navigation pouvant amener à découvrir des comportements, des services, de la connaissance dont on ne soupçonnait pas l'existence a priori. C'est la sérendipité. Les opportunités sont infinies ou tout du moins positivement corrélées aux nouveaux nœuds qui rentrent dans le réseau. Les promesses sociales ou économiques le sont tout autant : fabriquer collectivement de l'intelligence et du savoir, se fédérer, acheter des produits de niche, apprendre jusqu'à satiété, rencontrer, etc. Cependant personne ne sait gérer les quantités infinies et par conséquent une grande partie de la création de valeur sur l'Internet consiste à organiser et à présenter ce grand réseau ou ce grand bazar aux usagers. Des frontières artificielles vont être fabriquées afin de rendre le tout, non une partie du tout, digérable, désirable, indispensable.

 

Si on laisse de coté ici les fournisseurs d'infrastructures numériques, ceux qui immédiatement après détiennent un pouvoir structurant fort, sont les acteurs qui offrent un accès au réseau, au bazar. Evidemment, Google est l'un d'entre eux et pas des moindres. Mais TOR, qui repose sur des protocoles d'échange différents, en est un autre. Les algorithmes ne sont pas les mêmes, les règles de navigation sont donc distinctes et par conséquent ces deux portes d'entrées, chacune à leur manière, révèlent des nœuds du réseau qui peuvent ne pas être les mêmes.

 

Un très grand pan de l'économie du numérique, celle circonscrite au Web stricto sensu, fixe ou mobile, repose sur la capacité des acteurs à fabriquer et vendre des solutions techniques ou stratégiques permettant d'apparaitre au mieux et de se faire une place de choix au sein du réseau. Pour le dire autrement, plutôt que de laisser l'usager se débrouiller par lui même, voire se perdre pour le pire ou le meilleur, on peut organiser sa marche aléatoire à son insu et ainsi dégrader quelque peu la propriété de sérendipité. Précisément, l'on peut toujours se perdre car chacun reste libre d'utiliser ou non un objet, de visiter un site ou non, d'interagir ou non, d'acheter ou non, mais le territoire dans lequel l'on se perd est celui qui est présenté par les acteurs qui fixent les règles de déplacement dans le réseau. Ainsi, le premier métier de Google est de faciliter le déplacement dans le grand bazar en organisant et en présentant l'information contenue dans les nœuds du réseau. Google ne révèle donc pas tout l'Internet, mais par construction algorithmique seulement celui que les usagers du web de Google jugent le plus pertinent. Y a-t-il d'autre façon d'organiser et de révéler ce qu'il y sur l'Internet ? Bien sur et c'est une question de mathématique, de technologie et de créativité humaine. Il y a donc bien des Internets, mais force est de constater que les challengers butent sur la redoutable efficacité de Google qui aujourd'hui a acquis une position dominante.

Alors tout ceci pose-t-il un problème ?

 

Tant que le réseau est ouvert et neutre, il est toujours possible de s'installer. C'est à dire que quiconque peut ouvrir un service et proposer un nouveau nœud. Ensuite il faut apparaître. Le web-marketing est nécessaire mais non suffisant car non seulement l'usager du numérique n'est pas simple à appréhender mais in fine celui qui organise le marché peut toujours changer la règle du jeu. Google est en capacité de décider avec son moteur de recherche de qui peut apparaître, même chose pour Amazon et sa mise en rayon, Apple décide de qui apparait sur l'AppleStore, Google, encore, décide pour le GooglePlay, Facebook décide de ce qui apparait dans le fil d'un usager, etc…Comme le rappelle un récent rapport du Conseil National du Numérique, c'est ici une propriété des marchés numériques, ils font structurellement émerger quelques gagnants au fort pouvoir structurant. Et une frontière vient d'être franchie.

 

La tyrannie de la gratuité des services s'exprime désormais pleinement. La rentabilité des audiences accumulées reposent sur une connaissance très fine de qui, de quoi, de comment, de avec qui, de où, de avec quoi…A tel point que la course à la monétisation conjuguée à la course à la fidélisation poussent les Data Scientist et les gens du marketing numérique à organiser si finement les déplacements et les possibilités offertes qu'ils dégradent irrémédiablement la sérendipité. Mais à trop vouloir organiser, il y a le risque d'enfermer les usagers dans une chambre d'écho ou au fond, l'on pourrait nous présenter exclusivement ce que nous avons déjà aimé, déjà visité. Et si une (sur)exploitation marchande de l'Internet tuait les promesses de l'Internet ?

 

Lorsque l'on possède suffisamment d'historique d'usage alors le propriétaire d'une plateforme peut en fouillant méticuleusement ses données, extraire une information collective et individuelle particulièrement redoutable. La détection d'une régularité ou d'une co-évolution entre deux séries de comportement peut permettre de probabiliser la survenue d'un événement. Plus le volume de données est important et plus cette probabilité s'affine. Alors oui, Amazon peut prévoir ce que pourrait être notre intention d'achat avant même que nous ne la formulions. Oui, Facebook sait lorsque notre statut affectif change alors même que nous n'avons pas renseigné notre statut. Google, sait beaucoup de ce que nous faisons online (Gmail, GoogleDrive, Google Docs, Hanghout, etc). D'ailleurs, pour mieux nous satisfaire, Google renvoie des résultats de recherche qui correspondent à nos historiques de recherche.  Autrement dit, de plus en plus, le parcours numérique que l'on nous propose est celui que nous avons déjà emprunté. Dégradation de sérendipité disions-nous. Mais les lunettes connectées, les voitures connectées, les maisons connectées et tous les objets connectés…au-delà des promesses de mieux-être sont aussi des dispositifs de tracking offline redoutables qui vont permettent de pénétrer encore un peu plus dans l'intimité des comportements. Et Google une nouvelle fois, sur tous ces marchés : Glass, Nest, Google Car, ... Mais à trop vouloir comprendre et mesurer les usages, à trop vouloir anticiper les besoins alors les marchands du numérique fabriquent la chambre d'écho. Elle enferme les usagers dans un conformisme numérique et bien confortable, une forme de trou noir duquel seuls les plus au fait du comment tout ceci fonctionne pourrait s'extraire. Oui, c'est une évolution fort probable. Mais cette trajectoire laisse présager d'une jumelle tout autre.

 

Dans un univers hyper-connecté où tout est en réseau, les services, les comportements, les objets et donc les humains, s'extraire du réseau par une déconnexion contrôlée va être la prochaine frontière à franchir pour restaurer de la sérendipité. Qui peut s'extraire ? Assurément ceux qui sont le plus à l'aise avec les technologies, toutes les technologies c'est-à-dire une élite numérique située du bon coté de la fracture numérique. Pour elle seule, la sérendipité est restaurée. Elle décide en conscience de ces usages numériques. N'est-ce pas la tendance californienne du moment que de ressortir son bon vieux Nokia 3310 et d'abandonner (temporairement) son smartphone ? C'est l'étape un, visible et ostentatoire, d'une déconnexion raisonnée. Et pour les autres ? Parce qu'il y aura une prise de conscience collective, gageons que très prochainement, les marchands de la déconnexion, d'un usage raisonnée du numérique, du contrôle des données personnelles vont fleurir. Mais, ce sont désormais des non-comportements numériques qui seraient identifiés. Une information à forte valeur ajoutée qui, nous n'en doutons pas, pourrait également se monétiser.

 

Il n'y a pas de péril et les gains marchands et sociaux associés aux usages, restent considérables mais sans transparence, sans éducation numérique, sans déconstruction algorithmique, les opportunités numériques pourraient ne profiter qu'à une petite élite, pour les autres, ce sera doux et confortable mais pour eux l'Internet aura tué l'Internet.

 

 


Raphaël Suire est professeur d'économie numérique à l'Université de Rennes 1 et chercheur associé à MosaiC / HEC Montréal.

L'article a été publié initialement sur LesEchos.fr 

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