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L'intérêt et le nécessaire: interview avec Benoit Trépanier, directeur du Graffici

L'intérêt et le nécessaire: interview avec Benoit Trépanier, directeur du Graffici

Francis Gosselin: Vous êtes le directeur d'un média régional. En quoi vos réalités diffèrent-t-elles de celles de la presse généraliste de masse? 

 

Benoit Trépanier: C'est un peu comme n'importe quel emploi, un médecin ou un journaliste en région doit faire preuve d'une certaine polyvalence. Mon travail est très différent du directeur de Voir Québec… bien que, nous pataugions dans les mêmes problèmes. Financement, surtout.

 

Dans une grosse structure comme Québécor / Gesca, il faut être rentable, payer les journalistes, contribuer au bénéfice. Pour nous, c'est un enjeu de tous les jours, ominiprésent, tout le temps. Depuis que je suis rentré comme directeur, ma première tâche est de diversifier le financement.

 

On est une entreprise qui a un niveau de reconnaissance et de notoriété très fort. Les gens respectent beaucoup Graffici, on fait du journalisme qui n'est pas complaisant, sans être un mouton noir. On n'est pas idéologiques, mais on a un éditorialiste, un chroniqueur. On va sur le terrain.

 

On parle du dossier éolien, des dossiers de santé, de la forêt ou de la pêche. On n'a pas peur d'être un peu tendancieux, sans être inaccessible. On s'adresse à tout le monde. Dans le journal il faut un peu de tout, du développement du soccer amateur, au passage de l'ancienne ministre responsable de la région, Nathalie Normandeau, à la Commission Charbonneau.. 

 

 

FG: Dans quelles conditions avez-vous créé le Graffici?

 

BT: L'entreprise est une coopérative de solidarité, avec un conseil d'administration, et le directeur est un employé de l'entreprise. Malgré tout, je me retrouve dans la position de l'entrepreneur. C'est n'est pas mon entreprise, mais à la fin de l'année il faut que ça marche.

 

J'étais collaborateur depuis 2007, et directeur du Conseil d'administration lorsque j'ai pris la place de Frédéric Vincent à la tête du journal. Nous étions distribués bénévolement à 10 000 copies à différents endroits. Et puis c'était difficile parce qu'il y avait des revenus publicitaires de l'ordre de 100 000$ les premières années. Les fondateurs ont convenu d'une entente avec la CRÉ, où le magazine passait vers un modèle plus généraliste que simplement culturel, contre quoi on a convenu d'une entente tacite où les ministères et directions régionales achèteraient régulièrement des cahiers publicitaires. 

 

L'année 2007 a donc été l'année de la professionnalisation, de la démocratisation et de la rentabilité. Nous avons commencé à dégager des surplus, à créer un milieu de travail intéressant, et à gagner en notoriété. Puis en 2009-2010, nous nous sommes lancés sur le web.

 

FG: Comment identifiez-vous vos sujets et comment recrutez-vous vos collaborateurs dans un espace géographique aussi vaste ? 

 

BT: La rédactrice en chef travaille avec des collaborateurs partout en Gaspésie. Ce sont souvent des journalistes qui travaillent pour d'autres médias, comme Geneviève Gélinas ou Gilles Gagné pour le Soleil, Thierry Haroun au Devoir ; des pigistes professionnels veulent travailler pour Graffici. 

 

À petite échelle, c'est comme faire travailler ensemble deux médias concurrents ; HNC est une radio d'infos avec de la publicité, mais on travaille avec eux, on s'échange des sujets. La collaboration est nécessaire, car les enjeux et le territoire sont grands. 

 

Ce sont souvent nos pigistes qui nous informent, nous proposent des sujets. Gilles Gagné a plus de 25 ans d'expérience, il nous alimente beaucoup. La rédac'chef passe aussi ses commandes. On a des rencontres de production, de brainstorming sur des sujets potentiels. On a une liste de thèmes qu'on aimerait aborder.

 

Heureusement on peut vraiment compter sur une équipe de pigistes chevronnés et professionnels. Ce n'est pas un effort de trouver de sujets. Faute de revenus sur le web, on limite parfois ; on a plus d'offre que de demande de sujets.

 

 

FG: Vous avez entamé il y a quelques années un virage vers le web. Pourtant, vous restez attachés à l'imprimé. Comment envisagez-vous l'évolution de ces deux modèles ? 

 

BT: Le web est venu comme dans n'importe quel média — on n'avait pas le choix. On s'est demandés ce qu'on allait faire pour nous différencier des radios et des hebdos de Quebecor, qui avaient une longueur d'avance. On était un peu rêveurs et naïfs, on voulait traiter des dossiers en profondeur, s'associer à d'autres médias ; une plateforme où tous les médias (régionaux) contribueraient… et ça n'a pas fonctionné ! Plusieurs nous ont vu comme des compétiteurs.

 

Sur le site c'est de l'actualité. Où ça s'en va, je ne sais pas. On le tient à bout de bras depuis septembre 2011. Les cahiers publicitaires commençaient à descendre dès 2010, et le web nous rajoutait une dépense énorme. Avec 4-5 nouvelles par jour, les dépenses ont beaucoup augmenté, alors même que les revenus baissaient. Nous avons commencé à manquer de liquidités en novembre 2012. 

 

Les activités de Graffici ont toujours été "kif kif" ; maintenant ça va mieux, on a travaillé fort, on a fait un surplus de 80 000$ en 2013 en coupant. La distribution se faisait par Postes Canada, on est passé à PubliSac et sauvé 60 000$ du coup.

 

Plus récemment, on a lancé une revue d'entrepreneuriat, pour laquelle on a obtenu une subvention au démarrage, mais c'est terminé. Le journal va bien, on fait 300 000$ de revenus par année, c'est autosuffisant. Si on ne faisait que le journal, on n'aurait pas assez de travail pour toute l'équipe. Évidemment, les revenus papier ne se transfèrent pas à 100% sur le web. 

 

FG: Est-il encore intéressant en 2014 de lancer un média?

 

BT: Financièrement, non, ce n'est plus intéressant… mais c'est nécessaire parce que si demain matin on laisse tomber le Graffici, c'est comme si on se coupait d'un moyen de développer notre sentiment d'appartenance, notre capacité de nous informer, de mieux voter, de mieux vivre. C'est vital. Et là, c'est le journaliste qui parle ! 

 

Demain matin, si ça n'existe plus, il reste quoi? Il reste Quebecor, qui vient de vendre à TC. Je n'ai rien contre eux, ça reste de l'information, mais c'est dans un mode privé ; ce qui prime c'est la rentabilité à tout prix, donc beaucoup de pub, et des contenus parfois creux. Leurs journalistes ont de très petits budgets, et n'ont donc pas les moyens de faire des enquêtes, d'aller en profondeur, on ne leur donne pas les moyens de travailler… j'ai un immense respect pour leur travail.

 

La diaspora gaspésienne nous lit, à Montréal, à Québec. Quand il y a des campagnes électorales, que les enjeux sont importants, les journalistes de La Presse, du Devoir veulent voir, veulent comprendre. Ils passent par graffici.ca… 

 

Lancer un média en 2014, ce n'est pas intéressant. Mais c'est nécessaire. 

 

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