Imprimer
/ Essai

SXSWedu Part V: L’inattendu charentais

SXSWedu Part V: L’inattendu charentais

J’ai connu beaucoup de « rentrées » dans ma vie. Comme élève, étudiant, puis professeur. Elles sont, à vrai dire, le vrai point d’orgue de mon année. Elles sont si réconfortantes. Ce départ à neuf vers  … le connu !  Une fois passées nos premières années où nous tremblions en attente de cette main invisible qui nous désignerait telle classe, tel groupe, qui nous affecterait tel enseignant, nos rentrées figurent en effet un rite d’où la surprise est singulièrement absente. C’est, à l’inverse, la reprise de la routine qui nous séduit avant tout.

 

On dit que les Charentaises, ces pantoufles si confortables, s’appelaient autrefois les « silencieuses ». Elles permettaient aux domestiques de mieux servir leurs maîtres, sans bruit et tout en cirant le parquet. La rentrée, cette convocation au connu, c’est aussi de façon peut-être inévitable, derrière la célébration du conforme, la manifestation de la persistance d’un certain pouvoir, d’un rapport de forces. C’est là que le clivage hiérarchique, ostentatoire, retrouve le mieux ses oripeaux. Pas juste dans le marquage « professeur / étudiants » (Ah ! Ces entrées de rentrée si bien préparées et orchestrées, ces laïus de bienvenue entre invitation et chantage).

 

Bien sûr, on ne se met plus en rang dans le couloir à l’université, attendant patiemment le porteur du sésame (dans notre enfance, souvenez-vous, tout commençait avec le porteur de la clef de la porte de la classe !) Demeure toutefois cette entrée, les premiers mots, la première tirade. « Une promesse d’audace sécurisée », pour reprendre les propos d’une autre charentaise, celle qui au jeu des Mille Bornes de la politique française a tiré la carte « Increvable », Ségolène Royal.

 

Si l’absence d’attente est la condition de la rencontre, la rentrée est donc trop souvent pour moi, malheureusement, surtout une façon de passer à côté des uns et des autres. De reprendre son rôle, de contracter en déposant entre soi et ses étudiants ce drôle de document que l’on nomme un syllabus, cette fable des matières. « J’ai un plan pour vous ! Rassurez-vous, je vais tout vous dire à présent.

 

Au fil de cette session et dès maintenant, d’une séance à l’autre, tout sera prévu, noté et pointé. Nulle surprise, nul égarement, nul chemin de traverse. Nous allons prendre un chemin et je vous en donne tout de suite et très précisément le dess(e)in. » Je me demande pourquoi l’enseignement semble avoir tant besoin de l’ennui. Je ne trouve une réponse raisonnable à ceci que dans le caractère institutionnel de la chose. Il ne faut pas l’oublier, ce document est aussi un outil de contrôle, de moi sur mes étudiants, de mes étudiants sur moi, mais aussi de l’institution sur moi et eux. J’avoue qu’à mes yeux les arguments habituels sur la « qualité de l’apprentissage » favorisée par un tel moyen sonnent creux.

 

 

Je rêve d’un autre cours. Un 1/Cours. Une simple thématique lancée comme un sujet d’improvisation. La question de l’évaluation évacuée dès les premières minutes : « Adressez-vous une lettre à vous mêmes ; qu’espérez-vous réaliser dans le temps que nous aurons ensemble ? Relisez cette lettre au bout du chemin. Donnez-vous alors une note, puisqu’il le faut bien. »  Puis des séances comme des boîtes à surprise. D’autres lieux. D’autres temps. Apprendre peut sans doute se conjuguer avec une certaine routine, mais c’est l’étonnement qui, vraiment, nous fait comprendre. Passer de cette pensée inerte ou reproductive à une pensée alerte ou créatrice. N’y être pas démiurge non plus. Donner les clefs à mes étudiants, laisser les choses se faire, ne pas chasser les silences. Les retours et hésitations. Les échecs aussi.

 

"Apprendre peut sans doute se conjuguer

avec une certaine routine, mais c’est l’étonnement qui,

vraiment, nous fait comprendre"

 

 

Cette rentrée-là, je le sais, n’aura pas lieu. Pas cette fois-ci. Et c’est en fredonnant « Little Boxes » que je remonterai la rue Louis-Colin.

 

Vous lisez la cinquième et dernière chronique de cette série, débutée en hiver, à Austin (Texas), en marge de SXSWedu, construite sur l’idée d’un mot double : apprendre / comprendre. C’est pour moi une saison charnière, et je suis heureux de constater que ces petits écrits ont su intéresser bon nombre de personnes que j’estime, y compris des étudiants qui partagent la même attente d’un non-moule.

 

Après l’été, la saison du non-faire, penser à un non-cours va sans doute de soi. Les plus belles choses de ma vie, après tout, je les ai apprises au fil de ces longs mois d’août, en Bourgogne, quand le soleil y pèse si lourd. Je revois mes pieds remuant doucement le sable d’un ruisseau, ma canne à la main, mon bouchon blanc « cigarette » couché sur l’eau, la danse frénétique des goujons brillants au bout de l’hameçon Water Queen bleu fin de fer 21. La sensation d’être à sa place. C’est peut-être ceci qui me dérange le plus dans ce premier cours qui m’attend, le fait que personne, ni moi ni mes étudiants, ne sommes vraiment « à notre place ».

 

Et comment pourrait-il en être autrement si « enseigner, c’est rendre libre » ?


Illustration: Wassily Kandinsky, Improvisation

 

comments powered by Disqus