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L’imperméable

L’imperméable

Hué, Vietnam. 70 kilomètres au sud de l’ancienne zone démilitarisée, frontière tristement célèbre entre les parties nord et sud de ce magnifique pays. Mi-octobre.

 

On avait eu beau me prévenir, en personne ou par l’entremise de mon bon vieux guide du Routard. J’aurais aussi pu m’en douter, par le prix anormalement bon marché de mon billet d’avion ou de ma chambre d’hôtel pourtant avantageusement située près de l’ancienne cité impériale. J’aurais pu simplement lever la tête, regarder les nuages et sentir le vent se lever pour constater l’évidence même : il allait pleuvoir. Et il a plu. Pas juste un peu, l’averse épique. Parce qu’au Vietnam, quand il drache, il ne drache pas à moitié (après deux ans passés à Lille, quand je parle de pluie, je sais de quoi je parle).

 

Trempé, mais philosophe, j’ai donc du me résoudre à couper court à mon programme de la journée. Tant pis pour les tombeaux des empereurs et la balade sur la rivière des Parfums. Ceux qui me connaissent vous diront que la planification n’est pas mon fort, et que ma personnalité à cheval entre un optimisme candide et l’insouciance pure est propice à de telles mésaventures.

 

Évidemment, pas de parapluie ou d’imperméable malgré les signes annonciateurs. Le seul apparemment dans toute la ville à ne pas avoir lu mémo, et surtout, la source de regards amusés des locaux mieux préparés et au sec. Plus intéressant, la réaction d’autres passants, celle de m’offrir systématiquement, en contrepartie d’un petit montant, le siège arrière de leur cyclomoteur pour rentrer à l’hôtel.

 

Rien de nouveau

 

À l’ère d’Uber, d’Airbnb et de OuiShare, ce genre d’offres n’étonne plus; des individus lambda qui mobilisent leurs ressources privées à des fins commerciales et/ou de partage. Or, dans un pays comme le Vietnam, ces comportements sont implantés, voire internalisés, depuis belle lurette, et ne reçoivent pas toute l’attention (et encore moins l’afflux monstre de capitaux de risque) dont jouissent leurs contreparties occidentales. Pas d’application mobile, de logos bien léchés ou d’équipes légales pour défendre leur modèle d’affaires; mais sur le fond, une compréhension partagée de la sous-optimalité tant économique que sociale des moyens individuels privés de mobilité.

 

Il y a fort à parier que les vietnamiens s’étonneraient de notre intérêt récent pour ces formes d’action qui n’ont pourtant rien de nouveau, et se moqueraient à coup sûr de l’enthousiasme débordant qu’ils suscitent dans la littérature académique et d’affaires. De la même manière qu’ils se moqueraient de me voir vanter les mérites de l’imperméable à mon retour à Montréal. Faut pas déconner Louis, tu vas quand même pas nous faire une start-up avec ça? J’y pense.

 

Voilà qui nous renvoie au caractère relatif et à la dimension culturelle des innovations. Ce qui est nouveau quelque part est probablement une évidence ailleurs. Le problème, c’est que le manque de perspective sur ces mouvances est malheureusement assez répandu; n’ai-je pas entendu dans une récente conférence sur l’économie collaborative, un paneliste expliquer que l’internet et la baisse du coût de fabrication des composantes électroniques étaient à l’origine de cette tendance! Ouch.

 

Allez expliquer ça au père de famille vietnamien hier matin qui me marchandait l’espace disponible sur son cyclomoteur après avoir déposé son enfant à l’école. Surtout, un même mouvement peut être considéré d’une part comme une solution positive pour se détourner d’un capitalisme occidental mal en point, et d’autre part, comme une forme de détournement d’un communisme oriental qui voit d’un mauvais œil ces transactions pécuniaires spontanées.

 

N’y voyez pas là un commentaire sur la supériorité de quelconque système socioéconomique – ce débat n’aura pas lieu ici, et m’échappe complètement d’ailleurs – ou sur la fin prochaine de l’histoire. Après tout, ces activités sont également omniprésentes ailleurs en Asie et dans le monde, sans égard au régime en place. Pensons ici aux Indiens qui doivent trouver tout aussi divertissante notre fascination du moment pour la conception lean, circulaire ou sous contrainte, eux qui pratiquent depuis des siècles une philosophie et des modes de développement marqués par la simplicité et l’impératif de faire mieux et plus avec toujours moins.

 

Jugaad en Inde ou partage au Vietnam : il n’y a donc pas que les innovations qui se diffusent aujourd’hui du Sud vers le Nord, ou d’Est en Ouest (ce qu’on appelle l’innovation inversée). Les formes d’organisation collectives et le rapport aux moyens privés/publics aussi. À cela ajoutons le cas des Scandinaves, souvent pantois devant l’éloge des approches de conception collaboratives. Car pour ces derniers, le co-design est non seulement un pléonasme – pourquoi re-souligner le caractère collectif d’une activité fondamentalement collective? –, mais aussi une manière normale de faire les choses lorsqu’il s’agit de projets qui impactent de près ou de loin un groupe, une foule, une société. On marche sur la tête : voilà la cigale qui à grands coups de best-sellers en vient à louer les qualités du travail et de la planification aux autres, fourmis incluses.

 

Imperméable Inc.

 

Ce qui nous ramène ici à l’imperméable, sa non-nouveauté et son recours comme solution à un problème évident; évidence d’autant plus forte qu’elle est généralement facilement prévisible.

 

Fallait pas être le plus allumé ou le mieux informé pour savoir qu’il allait pleuvoir durant la mousson au Vietnam. Pas plus qu’il fallait être le plus malin pour savoir que les modèles d’affaires de plusieurs entreprises occidentales, voire certaines prémisses du capitalisme, allaient un jour tomber sous la puissance de vents contraires (qu’ils ont ironiquement souvent eux même générés...). C’est là où mon mélange d’optimisme candide et d’insouciance, relativement bénin, quoique fâcheux à l’échelle individuelle, devient carrément dangereux lorsque appliqué à l’échelle d’un système économique.

 

La plus récente crise, qui en laissé plus d’un trempé à mort, nous aura rendu plus sensible aux vertus de l’imperméable. Elle nous aura aussi ouvert les yeux sur des formes plus durables et efficientes de se comporter même lorsque le temps est clément. Ayons l’humilité d’apprendre de ces sociétés où le partage est une manière de vivre et non un buzzword et d’en tirer les leçons nécessaires. Ayons également la décence de ne pas jeter nos imperméables à la prochaine accalmie.

 

Il drachera à nouveau avant longtemps.

 

Epilogue

 

Je me suis finalement laissé convaincre par le type du cyclomoteur d’emprunter son imperméable pour rentrer. Dans mon prochain billet, je parlerai notamment des conséquences de mettre un imperméable sur des vêtements détrempés, et autres bonnes idées du genre.

 

À la demande générale, voici le résultat : quelque part entre un gros sac de poubelle Glad et le bonhomme pas de cou de Bruno Blanchet, doublé d’une odeur intense de tente Coleman la première fois qu’on la sort au printemps.

 

Ça fait rêver, je sais.

 


Photo : Jean Taquet. Vietnam La Mousson.

 

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