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L’idéologie

L’idéologie

Nous observons à travers l’histoire un répertoire diversifié de discours et de pratiques ayant permis de répondre aux besoins ontologiques de l’Homme discutés dans Le mouvement qui nous pousse à faire société (besoins de reconnaissance : amour, droit et estime sociale). Ces systèmes de pensée (composés de postulats, de représentations, de symboles, de valeurs, etc.) proposent un rapport à soi, à autrui et au monde qui répond plus ou moins aux besoins propres à la condition humaine. Ces systèmes de pensée permettent notamment aux relations intersubjectives (entre sujets) d’être médiatisées par des normes et des symboles partagés qui facilitent alors l’intercompréhension et donc la socialisation (l’intégration de l’Homme dans la société, donc sa survie).

 

L’idéologie

 

En capitalisant sur les réflexions de Louis Althusser, qui définit l’idéologie comme le rapport imaginaire, socialement construit, que les personnes ont avec leur existence, je vous propose de définir l’idéologie comme un vecteur de matérialisation et de transformation de l’être et des moments de son devenir au sein de relations intersubjectives. L’idéologie permet alors à l’Homme d’expérimenter, par l’intermédiaire de ces relations, un système éthique qui répond à ses besoins ontologiques et par la même occasion, lui permet d’exister.

 

L’idéologie a une portée éthique, c’est-à-dire qu’elle indique comment les êtres humains doivent se comporter, agir et être, entre eux et envers ce qui les entoure. Ces indications sont souvent partielles (ex : prescrivent les actions à mener dans le cadre sa vie familiale uniquement). C’est d’ailleurs la raison pour laquelle l’Homme mobilise une combinaison de ces idéologies pour répondre pleinement à ses besoins.

 

L’Homme, immergé dans une société où les autres produisent, transforment et incarnent en permanence différentes idéologies simultanément, mobilise donc ces idéologies, à la fois consciemment et inconsciemment, pour guider ses actions. Cette portée éthique lui confère également une autre dimension que celle d’un contenu fixe, à savoir celle d’une promesse d’avenir pour celui qui la mobilise.

 

Ces idéologies ne sont pas des innovations radicales, extérieures, mais la transformation et l’élargissement de formes historiques de communauté déjà existantes. Elles constituent une manière de penser entre elles des réalités préexistantes, c’est-à-dire de construire une cohérence aux paradoxes de l’expérience. L’Homme ne choisit donc pas, de manière autonome, les idéologies qu’il souhaite mobiliser ou non pour combler ses besoins ontologiques. Il est déjà, toujours, pleinement inscrit dans celles-ci et se représente lui-même à travers de nombreuses idéologies.

 

La domination de l’idéologie

 

Le succès d’une idéologie, à savoir sa mobilisation par une masse critique de personnes pour guider leurs actions quotidiennes et donner un sens à leurs expériences et à leur vie, dépend de plusieurs facteurs. Par exemple, l’adéquation avec laquelle ce système de pensée comble les besoins ontologiques de l’Homme est un des facteurs principaux. Également, sa capacité à substituer à l'idéal du moi de la personne (socialement construit par son expérience sociale précédente) à l'idéal du moi que l’idéologie propose en est un autre.

 

Un autre facteur pouvant fortement contribuer à sa domination par rapport aux autres idéologies est sa cohésion éthique, c’est-à-dire sa légitimité et sa crédibilité en fonction des perceptions subjectives de soi, d’autrui et du monde qui caractérisent les sociétés dans lesquelles elle se déploie (ex : une idéologie proposant une vision communautaire de l’Homme aura moins de probabilité d’être mobilisée dans une société où l’Homme, à l’échelle individuelle, est fortement valorisé).

 

La capacité d’une idéologie à répondre aux besoins ontologiques de l’Homme n’est donc pas universelle mais dépend au contraire du contexte dans lequel elle s’inscrit (ex : les idéologies qui donnent un sens à la vie pour des canadiens ne parviennent pas nécessairement à jouer le même rôle pour des népalais). Les idéologies dominantes sont donc celles qui, à un moment donné, répondent le mieux aux besoins ontologiques de l’Homme conditionnés dans un contexte donné.

 

Idéologies historiques 

 

« Il existe dans l’esprit humain certains comportements qui, derrière l’infinie diversité de leurs manifestations, demeurent les mêmes et remplissent les mêmes fonctions. » (Julien Benda, De quelques constantes de l’esprit humain).

 

À observer l’histoire, il me semble que plusieurs idéologies aient rempli cette fonction : les religions (occidentales, orientales, monothéistes, polythéistes, etc.), les systèmes politiques (monarchies, dictatures, républiques, démocraties, etc.) et plus récemment l’idéologie postmoderne du travail portée par le discours du management.

 

Conscient du fait que le « christianisme » ou encore le « travail » ne soient pas un tout unis, mais davantage une série d’effets qui fait constellation, je vais m’intéresser, dans mon prochain billet, aux discours et aux pratiques qui portent ces idéologies plutôt qu’à leurs réalités respectives (ex : je ne m’intéresse pas aux besoins ontologiques comblés par le « travail » (qui est multiforme) mais aux besoins ontologiques comblés par le discours dominant sur le travail (celui du management) ainsi que par les activités interprétées par les personnes comme étant le travail).

 

Compte tenu de la prétendue « neutralité » de l’idéologie du travail, qu’elle soit politique ou encore religieuse, ceux qui contribuent à sa définition et à son évolution (tant les théoriciens que ceux qui l’incarnent) ne mettent pas de l’avant le fait qu’elle porte pourtant une dimension éthique. Nous verrons cependant que cette idéologie a un impact significatif sur la régulation des comportements de l’Homme dans les sociétés occidentales actuelles.

 

Nous pourrons alors nous poser la question suivante: de quelles manières l’idéologie occidentale postmoderne du travail, en particulier à travers le discours et les pratiques du management, répond-t-elle aux besoins existentiels de l’Homme?

 

 

Plus d'Alexandre Berkesse sur cllbr: 

> Le mouvement qui nous pousse à faire société

> Le goût et le coût de la perte de sens

> "Let the patient revolution begin" 

 


Références

1.     HABERMAS, Jürgen (1981). « Théorie de l’agir communicationnel ».

2.     ALTHUSSER, Louis (1972). « Politique et Histoire, de Machiavel à Marx : Cours à l'École normale supérieure de 1955 à 1972 ». Éditions Seuil, 2006.

3.     FOUCAULT, Paul-Michel (1978). « Sécurité, territoire, population. Cours au Collège de France de 1977 à 1978 ». Éditions Seuil en 2004.

 

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