Imprimer
/ Opinion

Je ne suis pas entrepreneur

Je ne suis pas entrepreneur

Rares sont les personnes qui peuvent se vanter d’avoir le plus beau métier au monde. Je remercie donc l’univers de m’avoir donné la chance de faire partie de ce groupe. Je suis tout à fait conscient du privilège que j’ai de pouvoir me rendre au travail chaque matin en sifflotant mon bonheur. Loin de moi l’intention vous rendre jaloux, mais il est important de vous mettre en contexte avant d’élaborer avec vous l’élément de ma vie qui constitue mon plus grand malheur : « Je ne suis pas entrepreneur ».

 

Le travail de critique

 

On pourrait facilement penser que certains aspects de mon travail sont la source de mes préoccupations. Mon travail consiste principalement à analyser les possibilités de financement d’entreprise en démarrage. Je rencontre donc un à deux entrepreneurs par jour pour analyser leur projet. Mon devoir est d’apporter un regard critique sur leurs idées et leur modèle d’affaire. Par la nature de mon rôle de critique, je peux facilement être perçu comme un rabat-joie pour lequel les projets ne sont jamais assez bons. Pour faire sourire les gens, je me définis à l’occasion comme un briseur de rêves. En plus de devoir jouer le rôle du méchant, comme tous les critiques, je dois justifier mon existence et répondre à cette question pertinente « Sous quel chef te permets-tu de critiquer? Tu n’as jamais démarré d’entreprise à ce que je sache! »

 

Bien qu’il ne s’agisse pas de la meilleure façon de se faire aimer, devoir jouer les critiques ne me déplaît pas du tout. Comme je critique toujours avec le plus grand respect pour les individus, je crois que mon attitude franche et directe est appréciée. De plus, étant donné que je n’épargne personne, mes commentaires sont considérés professionnels et non personnels.

 

À ceux qui voudraient contester mon existence et mes compétences, je suis très à l’aise de leur répondre : mon expertise ne vient pas de mes expériences personnelles, mais bien du haut volume de dossiers traités qui me permet de faire des comparaisons. Humblement, je me compare à l’entraîneur de Rocky, Mickey Goldmill. Je ne suis pas certain qu’il aurait fait long feu dans un ring de boxe, mais c’est néanmoins un bon entraîneur dont Rocky n’aurait pu se passer.

 

J’apprécie mon statut de critique, car peu de gens dans l’univers des startups peuvent se donner cette liberté qu’est la franchise. Comme l’a dit un grand sage : «  La vie est trop courte pour qu’on se dise de la bullshit ».

 

Un citoyen de deuxième classe

 

Brad Feld dans son livre Startup Community : Building an Entrepreneurial Ecosystem in Your City, divise le monde en deux catégories d’individus: les leaders (les entrepreneurs) et les feeders (les autres). Dans cet écosystème où l’entreprenariat est glorifié, il est facile de comprendre que, rapidement, je pourrais devenir un citoyen de deuxième classe, considérant que je rejoins le clan de ceux qui n’ont pas eu le courage d’entreprendre.

 

Ne vous trompez pas, il ne s’agit pas de la source de mon malheur. Tout d’abord, me considérer comme un citoyen de deuxième classe ne serait qu’une vision de mon esprit. S’il est reconnu que la communauté startup vit à la fine pointe de la technologie, peu de gens savent qu’elle est également composée d’êtres humains version 2.0.  La communauté entrepreneuriale de Montréal est le groupe le plus accueillant qu’il est possible de côtoyer ayant au centre de ses valeurs : l’entraide, l’ouverture et la diversité. Jamais on n’a tenté de me faire sentir autre chose qu’un membre à part entière de l’écosystème.

 

Finalement, si je veux être pragmatique,  je sais que bien que tous ces « leaders » auront besoin de manger un jour ou l’autre et qu’ils auront besoin d’un « feeder ». J’ai donc, une place importante au sein de cet écosystème et j’ai toutes les raisons du monde de m’y sentir accepté.

 

La gloire et l’argent

 

Le monde des possibles propre à l’entrepreneuriat est fascinant. Il n’y a aucune limite autre que l’imagination pouvant encadrer le succès d’une entreprise. Si un pompier peut espérer faire un salaire de 85 000$ par année combiné à un fonds de pension incroyable, une coiffeuse entrepreneure peut quant à elle aspirer à devenir la personne la plus riche au monde. Un entrepreneur à succès se verra aussi glorifié et passera à l’histoire. Il est relativement fréquent de voir tous ces créateurs de richesses qui ont eu du succès faire les couvertures de magazine.

 

Mais encore une fois, il ne s’agit pas de la source de mon malheur. Évidemment,  je suis attiré par l’idée de gagner de l’argent en quantité faramineuse et de devenir une célébrité. Mais les sacrifices impliquant la famille, les amis et les loisirs sont trop importants à mes yeux. J’ai assisté à assez de conférences d’entrepreneurs à succès pour savoir que ces sacrifices sont bien réels. Il faut aussi considérer que peu d’entrepreneurs auront un succès important et que les risques d’échecs sont non négligeables.  On pourrait me taxer de manque de courage; je préfère dire que je suis beaucoup trop intelligent pour partir ma propre entreprise.

 

Alors c’est quoi ton problème?

 

À ce point-ci de ce texte, il est légitime de vous poser la question : «  Si ce n’est pas ton travail de critique, le fait d’être un citoyen de deuxième classe au sein de l’écosystème que tu côtoies ou les limites d’être un salarié, alors c’est quoi ton problème? »

 

Je rencontre environ de deux à trois cents promoteurs d’entreprise par année et à chaque fois, je suis fasciné par l’énergie qui les entoure. L’aventure de l’inconnu et l’excitation de la création sont à la base d’un cocktail enivrant qui réussit à faire perdre la tête même aux plus lucides d’entre nous. Je partage la passion avec les individus que je rencontre, mais jamais je ne goûterai à la sensation d’être maître absolu d’un univers en création. L’aventure, le risque et les défis sont porteurs d’une intensité de vivre qui est palpable. Il y a une romance et une poésie presque chevaleresque à ce mode de vie que je jalouse énormément. Que le projet échoue ou qu’il soit une réussite n’a pas d’importance. Ce que j’observe, c’est une liberté qui n’a pas de prix et qui ne peut être remplacée par l’argent, la gloire ou la sécurité.

 

Ce texte, je l’ai écrit pour l’entrepreneur qui vient de finir son pot de beurre de peanut et qui n’a plus rien à manger, pour celui qui n’a pas encore réussi à « closer» son premier client, pour celui que personne ne veut financer et pour tous ceux qui regrettent de s’être lancés en affaires. À ces gens, je dis qu’aussi mal que cela puisse aller aujourd’hui, il y a un gars habillé en veston cravate qui se promène au centre-ville en fredonnant All you need is love. Ce gars, à qui tout semble sourire, aimerait secrètement être à votre place.

 

Guillaume de Tilly-Dion est Directeur de comptes à la Société de développement économique Ville-Marie. Cet article a été originalement publié sur LinkedIn le 12 juin 2015.

comments powered by Disqus