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Incarnons-nous le devenir du christianisme?

Incarnons-nous le devenir du christianisme?

Un contexte favorable à la domination de l’idéologie du travail

 

Le contexte sociétal qui a favorisé la domination de l’idéologie du travail est certainement celui de la « mort de Dieu ». Avec l’émergence d’une société occidentale rationalisée et matérialisée, l’idéologie portée par la religion chrétienne a connu un déclin progressif caractérisé par une perte d’audience significative. Ce déclin, que Max Weber a qualifié de « processus de désenchantement », a laissé davantage de place à d’autres idéologies pour coloniser l’imaginaire des personnes.

 

L’émergence de la techno-science fut également un catalyseur de cette domination et un élément actif du réenchantement corolaire à ce déclin. La promesse de mettre fin au « savoir sauvage », d’abolir les mythes pour laisser place à la rationalité, de ne plus connaître la souffrance et d’avoir accès à la vie éternelle, a capturé l’élan vital de l’idéologie chrétienne. Dieu a été remplacé par la science universelle qui, elle, ne pouvait ni se tromper ni nous tromper.

 

Dans ce contexte, les idéologies qui se sont construites en opposition à plusieurs éléments caractéristiques et symboliques de la religion avaient plus de probabilité d’être mobilisées comme référentiel de prise de décision et ainsi de devenir dominantes.

 

Une idéologie distincte de l’idéologie chrétienne?

 

Bien que plusieurs idéologies se soient construites dans cette opposition, les racines profondes de l’idéologie chrétienne dans l’imaginaire collectif ont empêché ces nouvelles idéologies d’en être totalement exemptes. Par exemple, certains concepts centraux de notre vie en société, considérés aujourd’hui comme visiblement athées ou athéologiques, ont pourtant une provenance strictement et fondamentalement monothéiste : l’universel, le droit ou encore l’individu.

 

Comme le mentionne Jean-Luc Nancy, « seul peut être actuel un athéisme qui contemple la réalité de sa provenance chrétienne » 4. En effet, la religion chrétienne est inséparable de l’Occident : « toute notre pensée est de part en part chrétienne ». Cette affirmation met l'accent sur le fait que ces fondements judéo-chrétiens sont tellement intégrés à notre perception du monde que nous ne les distinguons plus, que nous les avons naturalisés.

 

Dans ce contexte, les idéologies qui se sont construites sur le postulat que la raison scientifique est la principale source d’émancipation, c’est-à-dire en se construisant en opposition à la dimension perçue comme non-rationnelle de la religion (la foi), n’ont-elles pas au contraire permis la perpétuation de l’idéologie chrétienne? En effet, construire une idéologie sur la base de la négation d’une autre, ne produirait-il pas seulement une version négative de l’idéologie considérée plutôt qu’une idéologie distincte? Nous pourrions alors nous demander si ces idéologies ont réellement substitué une partie de l’idéologie chrétienne ou si elles en ont plutôt perpétué une partie tellement significative qu’elles en sont par conséquent le devenir?

 

L’héritage

 

Pour illustrer cet héritage chrétien, nous pouvons mentionner le fait que certains concepts quotidiennement mobilisés aujourd’hui et qui façonnent la vie économique sont particulièrement caractéristiques de l’idéologie chrétienne: l’obéissance et l’autorité, l’engagement et la fidélité, le profit et le partage ou encore la dette et l’intérêt. Certains concepts employés spécifiquement dans les entreprises sont également caractéristiques de notions fondamentales pour l’idéologie chrétienne : «sentiment d’appartenance», «projet collectif», «leader», «gourou», «grand-messe» ou «communautés de clients».

 

Enfin, contrairement à ce qui est prôné, l’idéologie du travail requiert de « ses fidèles » une certaine foi en la rationalité économique. Des expériences quotidiennes illustrent les limites de cette rationalité et plusieurs intellectuels démontrent l’incohérence des projections réalisées mais les porteurs principaux de l’idéologie du travail continuent à demander aux personnes de croire à leurs promesses d’avenir malgré les paradoxes observables. Cette présence de la foi, dont je ne critique pas la nécessité, n’est toutefois pas assumée par cette idéologie qui s’est construite en opposition à cette caractéristique symbolique de l’idéologie chrétienne.

 

L’occultation du religieux

 

L’idéologie du travail est prétendue politiquement neutre et religieusement neutre. Accepter une telle affirmation serait, selon moi, faire fi des contextes sociétaux dans lesquels elle a émergé. Pourtant, en observant la fréquence des écrits académiques qui traitent du lien entre le management et la religion, je constate que c’est un sujet particulièrement exotique.

 

Cela suscite notamment une profonde interrogation, non pas sur la pertinence d’une telle question, mais plutôt sur la persistance d’une telle occultation.

 

Dans le prochain billet de cette série, je vais donc initier un premier exercice ayant pour objectif d’analyser la nature et l’envergure du lien entre l’idéologie chrétienne et celle du travail en identifiant notamment s’il existe des facteurs clés de succès communs à ces deux idéologies.

 

 

Ce texte est le 3e d'une série d'Alexandre Berkesse :

2. L'idéologie

1. Le mouvement qui nous pousse à faire société

 

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