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Il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark

Il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark

« En voulant justifier des actes considérés jusque-là comme blâmables, on changea le sens ordinaire des mots.» (Thucydide, La guerre du Péloponnèse, CXXXII, III)

 

 

 

 

 

Ne plus savoir dire les choses, ne plus savoir les nommer, c’est perdre contact avec la dureté de la réalité, sous prétexte d’une maximisation de l’effort sur des problèmes qui en valent la peine. Or, comment pouvons-nous nous poser sur un problème précis si nous ne savons pas le distinguer du reste ? Comment pouvons-nous défendre notre point, revenir en arrière, critiquer ou encore déceler les failles si tout ce qui est dit l’est pour nous berner ? C’est ainsi que dans les prochaines semaines, on tentera de nous faire passer des restructurations massives dans l’éducation sans que personne ne comprenne réellement ce que cela implique.

 

Le Rapport Demers est arrivé de manière confuse et ses recommandations ont été acceptées en bloc par le ministre Bolduc à l’automne 2014 sous le couvert de mesures budgétaires nécessaires pour assainir le réseau collégial. Portant exclusivement sur le niveau collégial, le Rapport Demers avance plusieurs recommandations dont certains touchant la formation générale (FG). On y avance que la FG doit être questionnée car elle n’est plus actuelle, ne répond plus au milieu du travail et freine la diplomation.

 

C’est donc sous le couvert d’un argumentaire utilitaire, d’efficience voire d’un calcul comptable que le Rapport Demers juge de la pertinence de la FG en prônant sa « valorisation par une transformation ». Par quoi cette transformation passera-t-elle ? Nous ne le savons pas encore, mais en lisant entre les lignes du Rapport on peut voir poindre à l’horizon une FG ressemblant aux humanities, soit un catalogue de cours dans lequel l’étudiant devra choisir et compléter un nombre de crédits précis. Qui aurait-il de mal puisqu’on utilise cette pratique ailleurs et que cela se passe manifestement bien ? Le problème ne vient pas de la comparaison, il vient d’une fausse dénomination d’une action de « valorisation ».

 

 

Parler, c’est nommer les choses, c’est les désigner. Ce faisant, on différencie complètement cette chose d’une autre en la nommant. Si on utilise le bon mot, on dit par le fait-même son essence. Dans le Rapport Demers, on souligne que le questionnement de la FG est légitime sous prétexte que cela fait longtemps qu’elle n’a pas changé et qu’il faut la « valoriser ». On ne peut pas être contre la vertu, un questionnement sur la teneur de la FG peut être formateur et nous apprendre beaucoup de choses pertinentes. On peut questionner le nombre de cours, le type de cours, l’ajout d’un cours d’histoire, etc. Tel que stipulé dans le rapport de la Fédération des Cégeps, il y a peut-être des enjeux au niveau de la maîtrise de la langue, de l’esprit critique, de la maîtrise d’une langue seconde et de bonnes habitudes de vies qui sont à revoir à la hausse afin d’améliorer le tir. Ces avenues de réflexion sont dans cette optique, une valorisation de la FG en tant que telle. Or, dans le cas qui nous occupe, l’utilisation du terme « valorisation de la formation générale » est une erreur classique argumentative, faisant passer une chose pour ce qu’elle n’est pas. Or, ce terme est souvent utilisé par les directions (pas seulement scolaires) pour faire passer des changements qui vont à l’inverse d’une véritable valorisation.

 

Pour la petite histoire, les Cégeps ont été créés dans le but de donner aux jeunes québécois une formation supérieure tant technique que pré-universitaire fondée sur des principes humanistes. Ce qui fait des Cégeps ce qu’ils sont, c’est leur tronc culturel commun et obligatoire. Ce qui est mis en branle par le Rapport Demers, c’est l’un des derniers rouages qui toucheront cette fois le coeur de cette institution, en transformant la FG obligatoire et commune à tous en une collection de cours divers changeant d’établissement en établissement. Cela permettra au gouvernement, dans avenir rapproché, d’annoncer leur fermeture pour l’ouverture d’Écoles de métiers pour la formation technique et la transformation du secondaire en High school en ajoutant une année à son cursus.

 

Et je ne vous parlerai pas des emplois qui sont mis en jeu ici (et conséquemment du mien), cela n’a aucun poids dans l’argumentaire lorsqu’au final c’est tout le système d’éducation qu’on veut réformer et qu’on n’ose le dire. Est-ce que les programmes techniques jugent que la FG est inutile? Absolument pas ! Est-ce que le milieu professionnel juge que la FG est inutile ? Pas du tout. C’est aussi elle qui permet l’esprit d’analyse, de synthèse et l’esprit critique tant recherchés par les temps qui courent. Alors, qui juge la FG inutile, poussiéreuse et dépassée ?

 

Si nous voulons réformer les Cégeps, si en tant que société nous les jugeons défaillants, lourds, poussiéreux, voire même inutiles, ayons la décence et l’aplomb de le dire ouvertement et cessons de nous les imposer par le biais de mesures budgétaires à courte vue.

 

« Il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark » 

(Shakespeare, Hamlet, Acte 1, scène IV).

 

 

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Source de l'image : Charlotte Smith 

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