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Gutenberg, Francis et moi

Gutenberg, Francis et moi

Du haut de sa statue, Johannes Gutenberg me regarde de biais. Je suis soucieux. Au beau milieu de la superbe place strasbourgeoise où il trône fièrement, l’inventeur de l’imprimerie semble, lui aussi, perplexe. Je le comprends. Sans doute, éprouve-t-il comme moi, le vertige dont Francis Gosselin traite dans son récent et bouillant article, publié début novembre sur ce même blogue.

 

Près de six siècles de civilisation et de diffusion du savoir se sont écoulés depuis l’impression de sa première Bible en latin, en 1455. Légitime donc que Gutenberg, du même souffle, puisse s’enorgueillir d’avoir contribué de facto au rayonnement universel de la pensée humaine. Laquelle pensée fut jadis, formulée, écrite, pressée, imprimée, diffusée et archivée sur un seul et unique support; le papier. Une suprématie jamais égalée. Ceci expliquant qu’au fil des ans, il n’ait jamais pu imaginer qu’un jour, les choses viendraient à changer à ce point. Après tout, les temps nouveaux, il ne connaît que ça!  La routine en quelque sorte quand on vit juché sur un socle de marbre! Mais, cette fois, il me semble inquiet. Ces temps trop turbulents seraient-ils capables d’ébranler du même coup, et la statue et le statut de sa célébrissime personne?

 

D’ores et déjà, Johannes, Francis et moi partageons cette interrogation.

 

Sur des modes différents, néanmoins. Francis, malgré sa vitupération évidente, est enthousiaste. Gutenberg y perd un peu son latin. Quant à moi, j’essaye de trouver des liens qui font sens aux yeux des forces et des générations en présence. À vrai dire, j’apprécie que l’on se questionne sur la structure de diffusion de la pensée et de l’information. Et que l’on remette en cause des modèles en voie d’usure pour voir au-delà.

 

Jusqu’ici tout va bien…

 

Et puis, disons-le tout net : le papier de Francis est d’une grande pertinence. Il place le problème dans sa dimension pervertie et vieillissante. Il pointe des rôles hautement questionnables. Les modèles d’affaires, la culture des opinions égocentriques et leurs pertes d’influences, la médiocrité de l’environnement journalistique et la remise en cause des grands circuits de diffusion publics beaucoup trop enclins et occupés à racoler des audiences traditionnellement réservées aux diffuseurs privés et surtout obsédés par la quête effrénée des revenus publicitaires. L’innovation est-elle une issue prometteuse dans ce domaine comme dans tant d’autres? Ou attend-on trop d’elle? Est-ce trop tôt? Trop tard?

 

Cet article pose, en vérité, toutes ces questions essentielles. Il est, hélas, aussi pertinent que passé sous silence par les grands médias et par nombre de journalistes pourtant abonnés au blogue de cllbr! Un signe qui ne trompe guère.

 

On vient de perdre Gutenberg. Lui qui pensait avoir contribué à la diffusion de la pensée universelle. On est en train de lui parler de Nabilla, de Kim Kardashian et du dernier billet d’Éric Duhaime et des opinions trop souvent délétères qui foisonnent sur le site des grands médias d’informations.

 

Strasbourg

 

Justement, en parlant d’innovation et de créativité, je devrais avoir le cœur chantant. Je suis à Strasbourg. C’est une ville si belle, si dynamique, si « user friendly », si intelligente dans tous les sens du terme. De plus, je participe avec quelques collègues universitaires français et québécois, à une intense semaine de réflexion rassemblant en majorité des étudiants de master ou de doctorat de toutes spécialités, un échange destiné à se familiariser avec les schémas innovants et les postures créatives. Les nouveaux usages, les nouveaux modèles d’affaires, les nouvelles technologies, la nouvelle circulation des idées et des innovations constituant, au fur et à mesure de l’avancée de nos travaux, l’essentiel de nos échanges. Un seul mot : nouveau! Un seul qualificatif : passionnant!

 

Voir ainsi s’animer sur des thèmes porteurs d’avenir, une bonne trentaine de futurs(e)s économistes, médecins, scientifiques, ingénieurs, entrepreneurs, artistes et artisans me ravit d’espoir. Bien décidés qu’ils sont à ce que nous pénétrions avec eux le monde quelque peu iconoclaste de la créativité et de l’innovation. Déjà, le monde me semble meilleur.

 

La différence d’âge entre les « aînés » que nous formons et ces jeunes intellectuels nous forcent à l’échange passionné certes, mais aussi à la retenue dans nos opinions. Une posture qui s’apparente — séniorité oblige — à de la sagesse. Les questions fusent de partout. Très vite, cela prend des allures d’agora. Francis serait ravi. Ça vole haut et ça rigole fort. Comme si le monde ne demandait plus qu’à changer. Et que ces jeunes étaient prêts pour le changement.

 

"Sur ce point, le vieil imprimeur et Francis me trouvent un tantinet optimiste! Visiblement, je les irrite. — T’as vu ce qu’on en fait de l’innovation? T’as vu ce qu’on écrit, ce qu’on diffuse?!! Il n’y a plus de pensée universelle, seulement de l’opinion! Sans parler qu'on destine trop souvent l'innovation à la quête de nouveaux marchés pour les d'opportunités mercantiles qu’ils représentent"

 

 - « Vous allez me dire que ce n’est pas parce qu’ils sont brillants et besogneux aujourd’hui, qu’ils ne deviendront pas demain de parfaits cornichons au nombril plus gros que le cœur et la tête? » C’est vrai! Mais ce n’est pas l’innovation qui est en cause ici, c’est ce qu’on en fait, ce qu’elle produit et le sens qu’on veut lui donner. Comme dit Armand Hatchuel* : « La connaissance que l’on produit avec tout concept innovant est aussi importante que le concept lui-même. Le concept n’est pas le point d’arrivée de la connaissance acquise, il constitue à l’inverse le point de départ de la connaissance future. »

 

La preuve ; voyez ce que l’invention de l’imprimerie a permis!

 

***

 

« Enfin, ajoutais-je, ce n’est pas parce qu’on domine sur un socle ou par un doctorat fraîchement décroché, qu’il faille dresser les plus vieux contre les plus jeunes. Et réciproquement ».

 

Car, et c’est sans doute ce qui m’a le plus interpellé, l’article de Francis clairement brosse ce tableau navrant, celui d’une crise manifeste des générations actuelles. Passées, présentes et à venir. Tous champs professionnels confondus. Plus que leurs intentions de conflit, les crises générationnelles cachent avec difficulté les écarts d’adaptation qu’elles engendrent, tant sur le plan des nouveaux usages que sur celui des appréhensions réelles aux technologies naissantes. Sans compter celles qui contraignent à s’adapter à la compression ou l’accélération folle de l’espace-temps.

 

Enfin, Francis ébauche en filigrane ces crises de valeurs et leurs confrontations latentes. Des césures sérieuses et nécessaires qui appellent vivement les générations au dialogue, mais aussi à replacer l’éthique au centre de nos réflexions, de nos actions et de nos réalisations communes.

 

On ne réglera pas le sort du monde en privant les uns de leur passé et les autres de leur avenir.

 

Car en fait, avec les conflits de générations, c’est toujours la même histoire. La même facilité. Le nombre de papiers débiles que je lis là-dessus en ce moment, me consterne. Que d’inepties : les boomers contre les X, les X contre les Y et demain les Y contre? Mais quel désastre, quel cynisme! Dans 100 ans, nous serons tous morts, conflits de génération ou pas!

 

Ces mots semblent calmer le vieux soclé et le jeune vitupérant.

 

Ne nous méprenons pas. Ce que vient de lancer Francis, c’est surtout un authentique cri du cœur. Au-delà de sa critique formelle de la médiocrité des médias et des opinions de la majorité des journalistes (et assimilés) d’aujourd’hui, il fait le pari de l’innovation salvatrice. Et de ses postures plus ouvertes. Il a raison d’espérer. Mais se doit de ne jamais oublier ce qu’énonçait Aristote : « Le progrès ne vaut que s’il est partagé par tous. »

 

Recentrons-nous vers l’essentiel : l’humain! Il en a grand besoin.

 

Merci Francis, salut Gutenberg. Allez! c’est juré, on se retrouve l’an prochain devant une Fischer ambrée à la brasserie du coin : aux Armes, disent les intimes!  Et on se fait un selfie pour les amis Facebook!   

 

C’est pas parce que le monde a changé qu’on peut pas prendre un peu de bon temps.


Armand Hatchuel est professeur et directeur adjoint du Centre de Gestion Scientifique à Mines Paristech et père de la théorie CK. Jean-Jacques Stréliski a écrit ce texte dans la foulée de l'École d'automne en Management de la Créativité de Strasbourg. 

 

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