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Good morning vietnam? Pour une radio du 21e siècle

Good morning vietnam? Pour une radio du 21e siècle

Déjà lorsqu'on entend parler de radio, on se pose quand même quelques questions. C'est quoi, au juste, la radio? Pour beaucoup (statistiquement, du moins), la radio est ce truc qu'on syntonise quand on monte dans la voiture, soit pour se tenir au courant des nouvelles du jour, soit pour écouter un peu de musique. Une étude récente de Radio France [PDF] signalait que la radio se révèle, dans bien des cas, un "média compagnon", ce qui implique une simultanéité de consommation multi-média (au sens littéral). Le contenu radiophonique est donc, pour beaucoup d'utilisateurs, un "bruit de fond", agréable, mais qui ne constitue pas une finalité en soi. Parler de la radio au 21e siècle, à l'ère du multi-tasking multi-médiatique, est-ce donc vraiment parler du bruit de fond qui puisse servir de support à l'effervescence créative ? 

 

La radio est ce médium par lequel des contenus audio sont communiqués d'un émetteur unique vers une pluralité d'auditeurs. C'est, à l'instar de la télévision, un mode de communication en one-to-many qui a ses adeptes, mais qui avec la montée du web, se voit relativement menacé. Ce qu'il restera du bon vieux poste radio dans 10 ans est une question économique qui semble, pour plusieurs, réglée d'avance. Quand on sait combien il est facile de pratiquer une consommation de contenus à la carte, en effet, la radio semble un médium relativement limité.

 

À ces tendances lourdes sur l'ensemble du médium s'ajoutent des particularités significatives en ce qui concerne sa consommation spécifique, lesquelles méritent d'être mentionnées. Toujours selon l'étude de Radio France, la fidélité des auditeurs à une chaîne de radio spécifique est en baisse. Les jeunes, surtout, sont de plus en plus enclins à pratiquer le zapping. Ajoutons à cela que la consommation de contenus parlés est également en baisse, et remplacée de plus en plus par des contenus musicaux. Si on combine cette réalité avec la nature "compagnonne" identifiée ci-haut, puis l'utilisation croissante dans l'espace automobile également constatée par la même étude, on en conclut que la radio se voit de plus en plus contrainte à une certaine légèreté, qui cède la place à des médias plus "lourds" (i.e. en termes de contenus) et, surtout, véritablement "à la carte" lorsqu'il est temps de consommer des informations recherchées.

 

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La radio n'a toutefois pas dit son dernier mot. En effet, comme tous les médias de diffusion de masse, elle vit présentement une transformation en profondeur, tant de sa production et de sa diffusion, que de l'interaction avec son auditoire.

 

En dépit de sa décroissance observée, la radio reste, après la télévision, le deuxième média unique dont le taux de pénétration est le plus fort dans l'ensemble de la population. Bien qu'en baisse de régime, on observe que les contacts avec les contenus radiophoniques diminuent en durée, mais augmentent en fréquence. Ces changements, surtout significatifs chez les jeunes, touchent à l'essence d'un nouveau rapport aux médias qui mise sur un "mix" médiatique plus divers et intégrant une certaine redondance qui confirme, en quelque sorte, la validité des éléments retenus.

 

Avec l'avènement du numérique, la radio gagne aussi évidemment en qualité. L'abandon de l'analogique permet un stockage des données beaucoup plus facile et un accès à des contenus spécifiques qui tend à faire converger radio et podcasting - lesquels demeurent finalement deux modes complémentaires de diffusion de contenus audio. Si on ajoute, par exemple, l'interactivité accrue rendue possible par les nombreuses plateformes dites "sociales" (Facebook, Twitter, etc.), voire même commerciales (iTunes store, achats de billets), on découvre que la radio (re)devient une plateforme de choix pour la mise en scène de contenus audiophoniques. Quand on pourra (très bientôt, parions-le) identifier, puis acheter la chanson qu'on entend ou le bouquin dont on parle - voire acheter des billets de concert pour le groupe qui se produira le mois suivant dans notre localité - le tout en temps réel, la radio aura (re)trouvé sa pertinence grâce à la médiation de technologies qui n'existaient pas lors de sa fondation.

 

Il faut toutefois signaler qu'avec la démultiplication des outils technologiques rendant possible la production de tels contenus, la concurrence va aller en augmentant. Les difficultés éprouvées par la presse écrite - pour qui la concurrence des blogues et des médias 100%-web (Huffington Post, Daily Beast, etc.) remet en cause jusqu'à la pertinence - risquent également de toucher la radio à moyen terme. On pense évidemment aux offres de sites comme Spotify qui permettent de générer des "playlists" et, dans la mesure où on a accès à Internet (ce qui est de plus en plus fréquent dans la voiture grâce au 3G), de rediffuser ce contenu sans intermédiation, et sans publicité.

Nous avons beaucoup réfléchi, dans un billet paru chez owni, à cette notion de démocratisation de la production de contenus. Cela constitue, du point de vue de la diversité artistique, une panacée qui participe (et contribue) au mouvement vers un accroissement général de la créativité individuelle et collective, se traduisant par plus d'idées, plus de substance et, au final, un niveau de vie meilleur pour les sociétés qui s'en emparent. La contrepartie de cette explosion créative est toutefois le rôle que doivent jouer les "curateurs", ou "éditeurs" de tels contenus dans une société de la connaissance et de la créativité. Comme l'écrit Steven Rosenbaum dans son ouvrage Curation Nation paru au début du mois chez McGrawHill, les outils de publication ont été libéralisés, mais le travail de sélection parmi ces contenus ou, pour reprendre le jargon cohendesque (du nom du professeur Patrick Cohendet), l'enactement et la mise en valeur de ceux-ci demeure une prérogative des curateurs qui sélectionnent et "produisent" ces contenus de manière à les rendre visibles et intelligibles pour tous.

 

L'exemple de la Société pour la Diffusion de l'Utile Ignorance (Strasbourg, France) dont les pilotes Barbara Bay et Christelle Carrier nous sont désormais connues, est ici fort utile pour illustrer notre point de vue. Comme nous l'écrivions dans un billet précédent, le renouvellement constant des formes de créativité requiert que des individus prennent du recul et agissent comme intermédiaires entre les producteurs et les auditeurs, voire jusqu'à prendre part à cette relation qui, de plus en plus, n'est pas unidirectionnelle mais multidirectionnelle. De la "hiérarchie culturelle", nous arrivons à une "polyarchie" qui fait de chacun d'entre nous un créateur et un auditeur en puissance, avec au centre, des éditeurs qui sélectionnent et reflètent pour nous les meilleurs éléments de cette écologie dynamique.

 

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La radio, quelle que soit sa forme, demeurera un "média d'instantanéité et de proximité par excellence" (source). Mais puisque le monde change - ou a déjà changé (voir à cet effet l'excellente chronique de Jean-Jacques Stréliski dans Le Devoir du 7 mars 2011) -, la notion d'instantanéité et de proximité change elle aussi, et avec elle, la radio. Si l'interaction par rapport aux contenus se voit mise de l'avant par la révolution technologique, les modes de gestion et de pratique de la radio doivent aussi subir des transformations profondes s'ils veulent répondre aux attentes des boulimiques informationnels que sont les "digital natives" (une expression empruntée à René Barsalo, directeur Recherche et Stratégies à la SAT Montréal).

 

Que cela signifie - par le recours au transmédia - la possibilité de réagir aux contenus, voire de les modifier (ex-ante ou ex-post), de "choisir des gagnants" et de les faire participer au processus de création des produits radiophoniques, des solutions créatives doivent être trouvées. À l'ère du "remix", les éditeurs et diffuseurs qui adopteront des positions closes face à des contenus qu'il est difficile d'élever sans un certain recours au "crowdsourcing" seront vite pénalisés. Cette ouverture constitue aussi une menace, mais ceux et celles qui parviendront à en comprendre toutes les ramifications - voire à en imposer de nouvelles - seront les véritables gagnants de cette "radio du 21e siècle".

 

La radio de Radio-Canada, Patrick Beauduin à sa tête, semble bien en place pour continuer à nous surprendre et à assumer ce rôle d'excellence à laquelle nous adhérons pleinement.

 

Suivez Francis Gosselin sur Twitter @monsieurgustave.

L'auteur tient à remercier Adeline Welter et Yves Bourguignon pour leur relecture attentive, et attentionnée.

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