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Gestionnaires et prêtres

Gestionnaires et prêtres

Dans la liste des invariants reliant les deux idéologies considérées dans les billets précédents, je m’intéresse dans ce billet aux personnes qui, au-delà d’adhérer à une idéologie spécifique, en sont des porteurs voire des acteurs de premier plan.

 

Dans l’idéologie chrétienne, le rôle des théologiens et de certaines autorités religieuses spécifiques (prêtres, évêques, etc.) dans la diffusion et l’ajustement des discours et des pratiques religieuses a souvent été discuté. Dans la majorité des cas, ce fut pour apporter une critique négative vis-à-vis de l’influence que ceux-ci ont sur l’interprétation ou la diffusion d’une religion chrétienne « authentique ».

 

Locke a, par exemple, dénoncé l’intégration des superstitions par les prêtres (nommés alors « enthousiastes »), tant dans leurs discours que dans leurs pratiques, en particulier cultuelles1, afin de sécuriser leur pouvoir. Kant pour sa part, parle de « religion des prêtres » lorsqu’il fait référence à la religion de simple culte qui constitue celui-ci une version non-achevée de la religion (la version achevée étant la religion morale). Il considère en effet qu’en accompagnant l’Homme à ritualiser sa foi, les prêtres sont les vecteurs d’une approche dogmatique de la religion qui favorise chez lui la recherche utilitaire des faveurs de Dieu et qui progressivement fait aussi perdre à la religion son caractère motivant 2.

 

Ce dispositif disciplinaire particulièrement efficace qu’incarnent les prêtres (mais aussi les exégètes) a perdu de son pouvoir disciplinaire initial en laissant la superstition et le fanatisme se répandre parmi eux. Alors animés par l’enthousiasme, Kant considère que ceux-ci se sont laissés manipuler par d’autres personnes 2 aux intérêts politiques non-convergents avec ceux de la religion chrétienne « authentique ».

 

Dans le management, le rôle des gestionnaires, des hauts dirigeants et des chefs d’entreprise est également le sujet de nombreux questionnements, en particulier en ce qui concerne les outils qu’ils pourraient mettre en pratique pour faire émerger des comportements spécifiques. Ceci n’est jamais aussi explicite mais c’est le principe par exemple d’une réflexion sur le déploiement d’une culture organisationnelle en particulier, de l’opérationnalisation d’une planification stratégique ou encore de l’implantation d’une nouvelle méthode de gestion (ex : l’amélioration continue ou la gestion de la performance), thèmes particulièrement récurrents dans la littérature académique et professionnelle du management.

 

La personne qui opère une fonction similaire (à la fois en contact direct avec le « client final » et porteur, mais souvent aussi interprète, à sa façon, du contenu) à celle du prêtre dans l’idéologie du travail est le gestionnaire. Premièrement, il assure un rôle de « prophète ». Il élabore un discours prophétique, inspiré par des autorités du management (entrepreneurs à succès, professeurs issus d’universités prestigieuses, etc.), qu’il initie en décrivant le contexte actuel comme « caractérisé par de nombreux enjeux organisationnels », qu’il poursuit en proposant une vision enchanteresse de l’avenir caractérisée par « une culture d’excellence et d’amélioration continue » et qu’il conclut en présentant les « mesures » qu’il va devoir mettre en place (licenciements ou changements d’équipe, nouveaux critères d’évaluation, etc.) pour permettre à l’organisation d’atteindre ce paradis.

 

Tout comme le travail du prêtre, le travail du gestionnaire est de proposer un discours de vérité et de modeler l’imaginaire « en créant du mystère ainsi qu’en essayant d’imposer de l’historique et de l’imaginable » 3. Deuxièmement, il assure également une fonction symbolique. Sa façon de s’habiller, de s’exprimer, et de se comporter en général définit un modèle de rôle. Il est le symbole de ce qui doit être fait dans le cadre de son idéologie. Dernièrement, il exerce un rôle politique. C’est le point commun de l’ensemble, celui qui porte la vision, le rassembleur auprès de qui les personnes doivent être dans les bonnes grâces.

 

Ayant désormais travaillé à décrire le contexte général dans lequel cette idéologie du travail est progressivement devenue dominante, identifiant notamment l’ampleur des éléments communs avec l’idéologie chrétienne, dans mon prochain billet, je vais désormais me questionner sur l’expérience réelle du travail (au-delà de celle portée par le discours) mais aussi circonscrire certains éléments éthique qu’elle porte afin d’en identifier les impacts sur l’Homme et sur sa propre pérennité.

 

 

 

1 LOCKE, John (1696). « The reasonableness of Christianity. As Delivered in the Scriptures ».

2 KANT, Emmanuel (1793). « La religion dans les limites de la simple raison ».

3 DUPREZ, Jean-Marie (1982). « Pagès Max, Bonetti Michel, De Gaulejac Vincent, Descendre Daniel, L'emprise de l'organisation ». Revue française de sociologie. 1982, 23-2. pp. 316-321.

 

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