Imprimer
/ Essai

Géopolitique de la langue au 21e siècle

Géopolitique de la langue au 21e siècle

À la fin de la guerre froide, lorsque le mur s'est effondré, Francis Fukyama a écrit un ouvrage intitulé "la fin de l'histoire". 

 

Pourtant, ces prédictions d’hégémonie capitaliste, anglo-saxonne notamment, facilité par les déplacements des personnes, des marchandises, des capitaux – ce que les gauchistes appelaient le "néolibéralisme"* – n'a pas duré. Si certains continuent de scander ces mêmes slogans creux à outrance, force est d’admettre que l’apport critique de la posture anti-néolibérale est aujourd'hui largement anachronique.

 

*(I use the word “neoliberalism” in its original sense, to refer to the doctrines espoused by the Mont Pelerin Society. If there is another definition, I would love to hear what it is so that I can decide whether neoliberalism is more than an intellectual swear word.) - John Williamson

 

Le 11 septembre et les "années Bush" ont complété la mise à mal de la domination anglo-saxonne. L'Amérique et la Grande Bretagne souffrent de leurs marques et de celle de leur langue commune qui, par-delà leurs frontières, sont moribondes. tant du point de vue politique que médiatique (Fox News, News of the World), leur ignorance et leur mépris de l'Autre — s'il trouve désormais un écho au sein des extrémismes politiques européens (et québécois!) — en font des cibles faciles pour les humoristes et les idéologues terroristes.

 

À cela s'ajoute évidemment le fait qu'en termes économiques, géopolitiques et médiatiques, d'autres cultures ont pris le relais.

 

En fait, si on l'évalue par rapport au nombre de personnes qui l'emploient au quotidien, le mandarin a déjà dépassé l'anglais comme langue la plus parlée au monde. Suivent l'espagnol, puis le français.

 

Une étude récente de la banque française Natixis montre que la tendance est à la hausse pour les locuteurs francophones. En effet, il se pourrait bien que, si la tendance se maintient, le français et le mandarin se retrouvent nez-à-nez à l'horizon 2050 (avec 8% de la population mondiale chacun, soit environ 750M de personnes). 

 

Certes, l'anglais risque de demeurer, pour plusieurs décennies encore, la lingua franca obligatoire du domaine des "affaires". Mais l'héritage noble de la langue française, employée comme idiome diplomatique par excellence jusqu'à la fin du 19e siècle, en fait également un choix de prédilection comme vecteur alternatif.

 

"Chacun se rappelle que depuis l'ordonnance royale de Villers-Cotteret qui avait imposé par la volonté politique la langue française comme langue d'unification de la France, le français s'était peu à peu imposé comme la langue mondiale des échanges, et en particulier des discussions et décisions politiques en substitution du latin." [source]

 

Du point de vue technique, sa proximité avec d'autres langues latines usitées, comme l'espagnol, le portugais et l'italien, rend son apprentissage relativement facile. Le français est aussi une langue aux tonalités intéressantes, bénéficiant d'un héritage littéraire et philosophique particulièrement riche qui en fait un incontournable d'un point de vue intellectuel, artistique et académique.

 

 

Mais qu'en est-il de la "marque" francophonie?

 

Évidemment, la croissance du nombre des francophones est largement explicable par la croissance de l'importance et du nombre d'individus de l'Afrique subsaharienne. Le phénomène qui fait de l'Afrique le nouveau continent à la fois "cool" et l'objet de nombreuses convoitises internationales (du fait de ses ressources naturelles encore abondantes) incite à penser celui-ci comme le prochain vecteur de marque.

 

En effet, la France est, malgré son rôle de joueur le plus important à l'heure actuelle pour la francophonie, une véritable épine dans le pied de cette marque. Montée du FN, corporatisme, bureaucratie, "ridicule" de sa classe politique et échecs économiques successifs (tous ces facteurs étant liés), le capital de sympathie actuel de la France vit de son "vieux gagné" du 20e siècle — hérité d'une génération de politiques et de visionnaires qui ont, notamment, "fait" l'Europe (Jean Monnet, Robert Schuman, etc.) ou contribué largement à la fabrication et au déploiement de la culture francophone au 20e siècle (André Malraux, Camus, Sartre, etc.). En bref, même si elles s'alimentent mutuellement, la marque francophonie est perçue beaucoup plus positivement que la marque France.

 

Reste aussi Paris, qui en dépit de décennies de snobisme, de mauvaises manières et de son système organisé de grèves, demeure l'une des villes les plus visitées au monde, en raison notamment de la beauté haussmanienne de ses circuits, de ses vastes jardins et de ses monuments. Paris est pourtant une "ville mourante" car beaucoup trop chère pour permettre à des artistes et créateurs d'y demeurer, mais cela n'est pas encore vécu comme phénomène par ceux qui ne font que passer.

 

C'est d'ailleurs contre ces visions et ces institutions sclérosées d'un "tourisme" désincarné que les voix des jeunes et des populations civiles se sont élevées récemment dans ce qu'on nomme le "printemps arabe".

 

Ce "réveil" des peuples a été largement mené au sein de pays francophones du Maghreb, dont la Tunisie a constitué le premier "brasier" en décembre 2010. Cette approche populaire, participative et véritablement démocratique a gagné la faveur populaire mondiale, et contribué indirectement à la marque francophonie.

 

Enfin, dans le même ordre d'idées mais plus près de nous, c'est le Québec, et Montréal tout particulièrement qui rayonne désormais. Le printemps étudiant, s'il a été condamné par nos propres élites, a été favorablement perçu à l'international. Le courrier international y a d'ailleurs consacré un numéro entier.

 

Montréal est vécue comme une ville vibrante, de plus en plus comme l'un des socles de cette nouvelle "économie créative". Les jeunes européens, laissés complètement à l’abandon par leurs élites politiques déconnectées, se ruent sur le nouveau monde. Les jeunes français, tout particulièrement, viennent s’établir loin de leurs risibles énarques.

 

N'en déplaise d’ailleurs à certains, le Québec est (encore) perçu comme une terre d'accueil généreuse et ouverte, multiethnique, à la fois organisée autour du français mais capable de bilinguisme, voire de trilinguisme. C’est ce français tourné vers l'avenir, tourné vers l'Autre, langue intermédiaire entre de nombreuses langues, qui fait de la marque Montréal l'une des composantes essentielles de la marque francophonie.

 

Une marque pour les gouverner tous ?

 

Au titre des épiphénomènes de la francophonie, de nombreuses poches et variétés de la langue contribuent également à en faire une langue vivante, au premier rang desquels l'Acadie. À la fois zone géographique, culture et "groupe identitaire", l’Acadie vit largement par-delà ses frontières. Le "talk" de Catherine Leclerc sur le "chiac à Montréal", prononcé lors du récent colloque inaugural du CRIEM, est éclairant à ce sujet.

 

Évidemment, la Louisiane a également produit des exemples emblématiques, et on assiste, dit-on, à une "resurgence d'intérêt" envers le français. Les luttes des franco-ontariens sont également notoires. Elles apparaissent à intervalles réguliers, comme en témoignent les campagnes qui ont mené au maintient du service en français à l'Hôpital Montfort au début des années 2000.

 

S’ajoutent enfin les jeux de la francophonie et l'organisation internationale de la francophonie. Mais celles-ci sont davantage les bénéficiaires que les véritables porteurs d'une marque. Ils ne parviennent pas véritablement à fédérer ces forces vives, mais s'en font à certains chapitres les défenseurs, les observateurs.

 

Il serait donc peut-être plus juste de parler de marques plurielles de la francophonie que d'une seule marque ; chaque variation, chaque lieu, chaque manifestation, constituant un élément constitutif de cette marque émergente, qui évolue de manière asynchrone, mais dont le résultat est un plus fort taux de pénétration au sein de l'ensemble des cultures du monde. 

 

comments powered by Disqus