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Ce qu’il nous reste à faire

Ce qu’il nous reste à faire

"Mais là où il y a danger, croît aussi

Ce qui sauve."
Hölderlin

 

Nous avons un bagage riche, fin et parfois insoupçonné de mots dans notre chère langue française pour connoter, dénommer, qualifier, étiqueter, bref pour parler. Usant bien souvent de raccourcis, de chemins de traverse, de ruelles sombres ou de passages à niveau, nous dépouillons la langue pour plus d’efficacité, pour plus d’utilité. Écrivez-vous encore «Bonjour» au début d’un courriel ou usez-vous de la forme syntaxique du texto? Vous allez me qualifier de vieux jeu et je m’en fous, mais vouvoyez-vous encore les inconnus? Au nom de cette utilité acceptée et corroborée par tous, nous ne créons plus des mots pour mieux distinguer les choses, nous biffons les subtilités pour plus de généralité. Meilleur moyen si bien décrit par Orwell dans l’annexe de 1984, d’assujettir une population à un pouvoir central.

 

Cette réalité découle de notre propension à la pensée calculante, comme se plaît à la nommer Heidegger. Cette pensée est celle de l’utilité, celle qui nous permet d’être encore plus structurés dans nos actions et qui demande à ce que chacune d’entre elles soient posées au niveau de l’efficience. Moins d’énergie gaspillée pour plus de rendement. Selon Heidegger, grâce à cette pensée qui est au fondement de la technique moderne, l’homme a su, à travers les époques, arraisonner le monde à sa volonté. Avant sa consécration, l’homme prenait acte du monde duquel il fait partie et adaptait sa volonté et sa créativité à la dureté du réel. Pas de vent aujourd’hui, le moulin reste immobile et personne n’en fait de cas. Le meunier fera autre chose, il y a fort à faire de toute manière. Avec la technique moderne, le monde est assujetti à l’homme et à sa volonté qui désire lui soutirer tout ce qu’il a à lui donner. S’il n’y a plus de ressources à extraire d’un endroit, c’est simple, on déménage ailleurs. De nos jours, le moulin ne bat plus au gré du vent perte de temps, d’argent et de productivité; on lui a mis un moteur. Et le meunier? Il ne travaillera plus, c’est tout.

 

Cette prévalence à l’efficacité, à la productivité a, vous le devinez, des conséquences graves sur l’environnement. Il serait facile de vous traiter encore de cette dimension si décriée, car si documentée. A la limite, on pourrait même en rire tellement la situation est grave. L’absurde ne tue pas, disait l’autre.

 

La pensée calculante nourricière de la technique moderne a un impact sur une dimension que l’on oublie bien fréquemment car nous y sommes plongés à chaque instant: nous-mêmes, nous en tant qu’être humain. La faillite du syndicalisme, l’égarement du dossier des fonds de pensions, la difficulté probante de la conciliation travail-famille ou la sur-précarité des nouveaux employés ne sont que quelques formes de violences portées au nom de cette pensée calculante qui ne voit au fond chez l’homme qu’une ressource. Humaine certes, mais une ressource quand même, et arraisonnée aux lois du marché.

 

Lorsque nous disons dans notre société moderne, intelligente, que nous faisons partie d’une entreprise, quel rôle jouons-nous réellement, fondamentalement? Nous sommes une partie de l’engrenage, nous sommes bien malgré nous assujettis aux lois du marché comme composante vivante et nécessaire à son œuvre. Si par souci de créativité, nous souhaitons faire de l’entreprise une communauté dans laquelle l’employé a un rôle beaucoup plus grand, plus près de son humanité, dans quel but cet employé va-t-il remplir sa nouvelle fonction? Si le but final reste le même, s’il n’est pas supplanté par un but qui déroge de la pensée calculante asservie au profit, force est d’admettre que cet espoir de communauté est vain.

 

Selon Heidegger, la créativité doit prendre acte du réel et ne pas l’assujettir. Dans le cas qui nous occupe, il faut considérer l’essence humaine. L’homme est de par sa raison et sa liberté un sujet qui ne peut, en aucun cas être réduit à un moyen, un outil, au service de quelqu’un d’autre– deuxième impératif catégorique de Kant qui fonde la Charte des droits et libertés de l’homme de l’ONU. En considérant simplement les employés comme une ressource, humaine j’en conviens, quand et comment nous soucions-nous réellement de l’humanité à part entière? La violence, pour être évidente dans le réel, doit tout d’abord s’insinuer dans nos rapports de manière subtile (ici dans les mots), pour advenir naturellement avec fracas.

 

Pour que le vivre-ensemble nécessaire à une communauté advienne, l’humanité propre à chacun doit être au cœur du projet. Sans cela, il va nous couler entre les doigts. Et c’est là, justement, que l’on peut être créatif dans nos rapports avec les autres, au travail et dans notre société. Autrement, et bien que l’on tente d’être créatif par la pensée calculante, on avance lentement mais sûrement vers notre perte, «le regard clair» et l’esprit consentant.

 


Image : Piet Mondrian. Moulin sur le Gein au clair de lune -  huile sur toile – 99,5×125,5 - 1907.

 

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