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/ Étude

Ce cadeau que l’on souhaite offrir ou recevoir

Ce cadeau que l’on souhaite offrir ou recevoir

Depuis quelques années, on voit apparaître, à intervales réguliers, de nombreux "marchés" issus de l’entrepreneuriat en design. Le souk @ SAT à Montréal a été parmi les précurseurs. Il ne s’agit pas ici d'un nouveau Salon des métiers d’art, mais de marchés ayant une perspective davantage centrée sur les pratiques du design au Québec sans pour autant rejeter les approches artisanales.

 

Depuis, ces marchés se sont déclinés en petites ou en grandes foires de design. À Montréal, on pense à Haut + Fort, Puces POP, Espace Projet et, à Québec, au Salon Nouveau Genre.

 

Certains ont également lieu au printemps.

 

En ces marchés éphémères, on trouve généralement de petites productions qui sont le reflet de la culture du design émergente: des tapis, des planches à découper, des vases, des verres, des sous-plats, des sacs, des jouets sexuels (eh oui !)…

 

Plusieurs petites entreprises qui y participent tirent leur épingle du jeu depuis plusieurs années déjà et certaines sont en voie de se propulser plus encore. Les produits qu’on y trouve sont généralement issus d’une petite série et s’inscrivent dans l’économie locale. Ils ont comme qualités d’être authentiques, pour la plupart bien conçus et bien fabriqués et de provenir de créateurs d’ici.

 

Le designer: un entremetteur

 

Les marchés sont une occasion unique pour les designers d’entrer en relation directe avec les consommateurs. Ils sont des lieux d’échanges et de belles rencontres. Ils constituent en cela un moment de mise en relation et de partage qui passe, entre autres choses, par l’art d’offrir, de faire plaisir et de donner. Dans ce contexte des marchés de design, les cadeaux qu’on choisit soigneusement acquièrent une importance encore plus significative, car ils lient le designer à la relation qui s’établit entre la personne qui offre et celle qui reçoit.

 

Le designer devient donc un entremetteur.

 

En même temps, on associe souvent à ces marchés aux symptômes d’une société de surconsommation et à un mercantilisme outrancier. Pourtant, ce geste d’offrir un cadeau, de le choisir avec soin dans une relation presque directe avec le designer, révèle un rôle social important de ce rituel que sont les célébrations, Fêtes de fin d'année, anniversaires, occasions spéciales.

 

Je me permets de vous présenter 2 citations qui illustrent mon propos beaucoup mieux que je ne saurais le faire. L’une est de Harry Liebersohn, professeur au Département d’histoire de l’Université de l’Illinois, et l’autre de l’anthropologue français Claude Lévi-Strauss.

 

«Every one of us makes a choice about how to give. The right start is to think about the recipient. Maybe the proud new parents need cash, not a silver spoon. An unexpected phone call, visit or letter –these too are gifts. Used well, gifts can heal an old wound, make a new connection, deepen an existing one, or reaffirm a romance. When we get it right, the gift furthers endless rounds of giving and receiving. Yes, our holiday gift giving is intertwined with commerce, but gifts have always involved mixed motives. By giving well we recognize the humanity of those around us. Their thanks are the first and best return».

 

Harry Liebersohn

 

«En s’obligeant, à certaines périodes de l’année, à recevoir d’autrui des biens dont la valeur est souvent symbolique, les membres du groupe social rendent manifeste à leurs yeux l’essence même de la vie collective qui consiste, comme l’échange des cadeaux, dans une interdépendance librement consentie. N’ironisons donc pas sur cette grande foire annuelle où les fleurs, les bonbons, les cravates et les cartons illustrés ne font guère que changer de main; car, à cette occasion et par ces humbles moyens, la société tout entière prend conscience de sa nature: la mutualité».

 

- Claude Lévi-Strauss

 

Ainsi, les cadeaux que nous recevons et offrons s’inscrivent dans une reconnaissance de l’autre et de son importance dans notre vie et dans la société. Les fêtes sont un moment où, souvent par des objets, on souhaite le bonheur de l’autre. Dans une certaine mesure, le designer devrait participer à la qualité de ces échanges par la qualité des produits qu’il conçoit. L’objet à offrir ou à recevoir devrait susciter du plaisir et tisser un lien affectif et respectueux entre les personnes. En 1994, Tony Fry, un théoricien du design, a écrit dans un de ses ouvrages sur l’écologie que le design devrait reposer sur la notion du «care», du «prendre soin de» qui se matérialise par l’attention portée à l’objet et à sa fabrication ainsi que par le souci de qualité envers l’usager afin que l’objet dure et vieillisse bien.

 

Ainsi, la qualité du design d’un produit est le premier critère de cette notion, qualité qui est présente dans la manière de mettre en relation des objets bien fabriqués avec les personnes à qui on les destine, puisqu’elle affecterait la relation entre les personnes et les objets qui les entourent et, du coup, la qualité de la relation humaine. Ainsi, par cette qualité qu’on cherche à acquérir grâce à l’objet (ou non), on se lie au monde.

 

Quand vous choisirez un cadeau pour votre douce moitié, votre enfant ou vos parents, vous saurez également que vous contribuez à entretenir ce lien qui nous unit tous et dont il nous incombe de saisir toute l’implication pour qu’elle devienne véritablement significative.

 

 

 

Lire d'autres textes de Caroline Gagnon, sur cllbr: 

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