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Les paradoxes de l’expérience quotidienne du travail

Les paradoxes de l’expérience quotidienne du travail

Comme nous l’avons abordé précédemment, une des fonctions principales des idéologies est de fournir une réponse aux mystères de l’expérience sociale quotidienne de l’Homme. Leur domination comme référentiel de prise de décision dépend de leur capacité à remplir cette fonction. Or, même si aujourd’hui force est de constater que, dans nos sociétés occidentales, l’idéologie du travail semble combler les besoins existentiels de la grande majorité des personnes pour qui désormais le travail est central dans leur construction existentielle, plusieurs enjeux émergent et induisent sa remise en question.

 

Premièrement, toute idéologie porte en elle le germe de l’absurdité. De par le fait même qu’elle constitue un système de pratiques et de croyances conçues pour interpréter l’expérience, elle favorise la séparation de l’Homme avec l’expérience et l’interprétation de celle-ci. Cette caractéristique est à double tranchant. S’il y a volonté d’imposer cette idéologie de manière figée, sans évolution, cette nature peut être un avantage car les personnes ne pourront pas prendre consciences des paradoxes issus de l’expérience. Cependant, cela devra se faire avec des dispositifs de pouvoir particulièrement efficaces qui empêchent tout écart. Dans l’Histoire, nous observons que dans la majorité des cas, cette stratégie n’a pas fonctionné et que c’est davantage l’ouverture aux paradoxes de l’expérience qui a permis aux idéologies de poursuivre leur domination en s’ajustant continuellement.

 

Deuxièmement, le maintien de l’ouverture de l’idéologie est essentiel pour garantir sa pérennité. Nous observons au contraire aujourd’hui une moins grande ouverture face aux paradoxes issus de l’expérience. L’omniprésence des dispositifs disciplinaires de pouvoir ainsi que le comportement de déni de l’expérience que déploie l’Homme pour diminuer la tension psychologique que génère l’absurdité de certaines expériences de travail, contribuent à la diminution de cette ouverture. Bien que celle-ci reste l’une des principales forces de l’idéologie du travail, son succès semble avoir diminué sa capacité d’adaptation.

 

Troisièmement, l’idéologie du travail a émergé dans un contexte où le travail avait dans la vie des Hommes une place, des formes, des conséquences, différentes de celles qui le caractérisent aujourd’hui. Bien que l’ouverture en son sein ait permis à cette idéologie de s’adapter à l’évolution du travail à travers le temps, les changements particulièrement rapides et profonds du travail ces dernières décennies ont altéré sa capacité à répondre aux nouveaux mystères vécus par l’Homme dans son expérience du travail moderne.

 

Finalement, la croissance des expériences qui ne correspondent pas à l’idéal porté par l’idéologie favorise sa remise en question. En ce qui concerne l’idéologie du travail en particulier, l’expérience quotidienne de l’Homme au travail est constituée d’un nombre grandissant de paradoxes et d’incohérences (ex : on me dit que le travail devrait me rendre heureux mais je suis malheureux). Les prescriptions sont abondantes, illimitées dans leurs exigences mais aussi contradictoires : conformité, initiative, rapidité, qualité, sécurité, flexibilité, adaptabilité, fluidité, productivité, rentabilité, développement personnel, éthique, diversité, écologie, etc.

 

Au niveau macro-économique, nous observons notamment que la montée du chômage, la succession de crises financières ou immobilières ou encore l’accumulation de dettes nationales considérables induisent des doutes. Au niveau de la personne, c’est également l’augmentation considérable des situations de dépression, d’épuisement professionnel et de boulomanie qui illustre les limites de cette idéologie. Ces éléments ne discréditent pas en tant que tels l’idéologie du travail mais c’est leur déni, plutôt qu’une prise en compte pour réaliser les ajustements requis, qui la discrédite et nuit ainsi à sa pérennité.

 

Enfin, nous observons aujourd’hui, dans les pays occidentaux, que le travail est l’activité à laquelle nous consacrons le plus de temps dans notre semaine. Nous passons plus de temps au travail qu’avec notre famille ou nos amis. Pour un nombre croissant de personnes, le travail est, loin devant les autres, le principal mécanisme de socialisation. Dans ce contexte, où le travail occupe la majorité de l’espace disponible, il y a de moins en moins de place pour la confrontation à d’autres idéologies. Cette uniformisation grandissante de la socialisation des personnes conditionne leur imaginaire dans un sens commun et laisse peu de places aux alternatives potentielles.

 

Dans mon prochain billet, j’analyserai les caractéristiques de la vision éthique portée par l’idéologie du travail : quelle société nous promet-elle ?

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