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La fin de l'auteur

La fin de l'auteur

Qu’y-a-t-il de commun entre Daft Punk, le prix Goncourt de 1975, J.T Leroy et Banksy ? Réponse: ils sont tous sortis de l’anonymat en s’inventant une identité. Ils voulaient rester à la marge du star-system, ils en sont devenus, malgré eux, les fers de lance.

 

La télé réalité, le web (YouTube) ou encore les téléphones intelligents créent de la célébrité instantanée, instantanément jetée. La chair à canon cathodique des premières émissions de télé réalité a été oubliée depuis longtemps mais le flot de « starlettes » que génère cette industrie ne se tarit pas. Conséquence de l’explosion médiatique de « monsieur-et-madame-tout-le-monde-devenant-une-cébrité-du-jour-au-lendemain » ? La valorisation croissante de l’anonymat comme seule garantie de la préservation de l’identité propre de chacun.

 

Troubles de l’identité

 

Que ce soit pour un sondage, un reportage, un jeu concours, un article (je parle ici à mes amis journalistes), une adresse mail, ou même un blog, il est de plus en plus difficile d’obtenir des informations exactes, un nom authentique.

 

Tout se passe comme si l’identité, la vraie, était devenue une option. Trois ou quatre pseudos par mois, différentes adresses mails, sont des codes différents, les facettes différentes d’une même identité. La multiplication des pseudonymes rend l’homo numericus totalement schizophrène. Dans un monde en continuel changement, nous n’avons pas trouvé de meilleur camouflage identitaire que le mimétisme.

 

On devient la personne adéquate à la situation, celle qui convient, qui peut s’insérer totalement dans le cadre de l’action qu’elle est en train de vivre. Et quoi de mieux que l’anonymat ou le pseudonyme (qui suppriment tous deux l’individu) pour se couler le plus facilement possible dans le reste du flot individuel ? Cette course à l’anonymat déstructure le statut même de l’auteur, du créateur, et de la propriété intellectuelle – comme l’ont d’ailleurs montré Francis Gosselin et Lionel Dricot en ces pages.

 

 

Une identité fictive

 

Intéressons-nous un instant au domaine de la littérature et aux liaisons dangereuses qu’elle entretient avec l’anonymat et la tromperie identitaire. Il semble que les plus malignes des célébrités actuelles aient décidé de biaiser le star system en devenant des sans noms, voire en s’inventant des personnages, sensés devenir des boucliers. Ainsi, l’une des plus belles mystifications littéraires a été mise au jour il y a quelques années, souvenez-vous. L’écrivain underground new yorkais J.T. Leroy, garçon insaisissable et doué, est en fait une créature purement fictionnelle inventée par Laura Albert, aidée de sa sœur : un beau pied de nez au star system littéraire. Mais J.T Leroy n’a pas été le premier à se cacher derrière une fausse identité, 30 ans avant lui, l’écrivain Romain Gary imaginait Emile Ajar et remportait pour la deuxième fois le Prix Goncourt grâce à « La vie devant soi ». Au XVIe siècle, l’ecclésiastique anticlérical François Rabelais (auteur de Gargantua et Pantagruel), signait alternativement ses œuvres Alcofribas Nasier et Séraphin Calobarsy.

 

Aujourd’hui, tout se passe comme si l’anonymat, ou la fausse identité, étaient devenues des conditions sine qua non de la production artistique. Ainsi, le Graffeur londonien Doctor D. crie à qui veut l’entendre que l’anonymat est sa seule option pour créer librement étant donné qu’il est recherché pour « dégradation de biens publics ». Car s’il est vrai que la clandestinité pousse à l’anonymat, l’inverse est tout aussi valable. Ne rien dévoiler est aussi un moyen pour les artistes, de valoriser leurs productions en restant « à la marge ».

 

 

Un repli identitaire

 

Ainsi, la pratique de l’anonymat et du pseudonyme touche aujourd’hui tous les contenus, qu’ils soient professionnels ou non : la musique, l’art urbain, la littérature, l’art contemporain, les médias... Dans le domaine de la création, l’anonymat est, très paradoxalement un repli identitaire. C’est le moyen qu’ont trouvé certains artistes pour faire valoir leurs créations « originales », dans une société qui a tendance à mettre en avant l’auteur avant l’œuvre. Face à la foule, l’artiste avance masqué, c’est quasiment devenu un gage de qualité.

 

Ainsi, en choisissant l’imprononçable pseudonyme « Gnarls Barkley », le producteur de rap Danger Mouse et Cee-Lo (membre du collectif Goodie Mob) se sont crus à l’abri de la célébrité. Véritable projet « unknown », le désormais ultra-branché collectif Gorillaz est né de cette volonté de rester en dehors de cette starification grandissante. Crée par le dessinateur Jamie Hewlett et Damon Albarn, ce qui au départ n’était qu’un énième side-project, est devenu le premier groupe pop virtuel du monde. Ses stars ? Des toons qui jouent à guichet fermé à chaque concert.

 

Dans l’art contemporain, l’anonymat est tendance. L’éditeur indépendant Métronome press, conscient des tensions qui existent entre les différentes conceptions artistiques, propose à des créateurs connus (Ceryth Win Evans et Liam Gillick notamment) d’écrire sous pseudonyme ce qu’ils n’osent pas dire en leurs noms. L’œuvre entière de Cindy Sherman prouve à quel point la quête de l’identité peut être moteur pour un artiste.

 

 

La fin des auteurs ?

 

Mais le problème aujourd’hui c’est que nier le nom c’est nier l’auteur et sans auteur, pas de propriété et sans propriété pas d’œuvre. On peut alors légitimement se demander si le statut d’auteur n’est pas voué à disparaître. En effet, il semble bien que lorsque la puissance juridique ne s’en mêle pas, le marché efface progressivement la notion même d’auteur. Le débat (qui n’est pas prêt de se clore) sur la propriété intellectuelle et la rémunération des auteurs y puise d’ailleurs toute sa complexité. Qui est l’auteur d’une musique x fois remixée ? Et les acheteurs qui détournent ou samplent, les nombreux anonymes qui enrichissent l’œuvre « originale » ne sont-ils pas eux aussi de nouveaux auteurs ?

 

Quel que soit le contenu, l’anonymat renvoie à la notion d’auteur et d’œuvre c’est à dire de « producteur » et de « production », si l’on parle en termes marchands. Les sérigraphies de Andy Warhol (1928-1987) étaient révolutionnaires car elles injectaient dans l’art, une dimension « industrielle ». Avec la Factory, la production à grande échelle contaminait une œuvre artistique, personnelle et limitée en quantité. Depuis, grâce à la technique, les moyens de reproduire se sont multiplié à vitesse grand V. Le digital, le numérique, permettent désormais de s’approprier n’importe quelle œuvre disponible sur la toile, par un simple copier coller.

 

 

Dès lors, si l’anonymat est si tendance, c’est dû à deux phénomènes conjugués : la survalorisation de l’individu et de son égo d’une part et la pauvreté de l’originalité des créations humaines d’autre part. En effet, mettre son nom, signer, c’est mettre un peu de son égo, un peu de sa personne, c’est dire à tout le monde « ceci est mien ». Il est donc très difficile de « labelliser » de son nom une production quelconque tant le risque d’être jugé négativement est grand.

 

Autrement dit, seules les pensées, les réflexions brillantes, les raisonnements intellectuellement riches, les créations seulement « originales » et les productions dont on peut se dire « fiers » sont dignes d’être distinguées du label patronymique. On peut alors penser que si l’anonymat ou les pseudonymes sont de plus en plus présents, c’est parce que les choses dignes d’être revendiquées (selon les égos de chacun) comme étant « nôtres », elles, le sont de moins en moins.


Grégory Casper rapporte depuis Paris. Il est le co-auteur avec Eric Briones chez Dunod de l’ouvrage « La Génération Y et le Luxe ».

 

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